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Ville étrange et troublante, majunga
 Ville étrange et troublante, majunga
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catégorie : tranche de vie
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Il me revient une vieille chanson sur Casablanca, qui disait "Casablanca, ville étrange et troublante..." .

Majunga, troisème ville de Madagascar par sa taille et sa population, sur la côte ouest de la grande Ile Rouge. Majunga, ses plages, son baobab, ses pousse pousse. Majunga comme préservée, villégiature des familles malgaches... Voilà pour le concentré de prospectus touristique.

Ce fut un grand port. Le point d'entrée dans l'Ile de peuples navigateurs, bien avant que portugais, anglais, français s'y intéressent.

J'ai rêvé Majunga , comme d'autre ont rêvé New York ... Volonté de la connaître, parce qu'elle est la ville sur le large estuaire de la Betsiboka, le seul fleuve dont j'avais gardé le nom, l'ultime trace des cours de géographie malgache de mon enfance.

Je l'ai désirée aussi parce que c'était la ville de l'amoureuse de Joseph, cette fille qu'il me racontait belle et qui l'avait quitté. Je mélangeais la ville et cette femme qui ne pouvait être qu'étonnante et fière ! ça me plaisait de l'imaginer ainsi quand j'avais 7 ans et que j'étais la gardienne des confidences de Joseph. Je donne à cette Majungaise qui lui a tordu le coeur les traits de Marpessa Dawn ! Comme dans le film où s'affrontent la vie et la mort , ce superbe « Orphéo Negro »...

Laisser un homme si meurtri ! Il pleurait, dans notre village de la demi-brousse, Ambatondrazaka, loin de Majunga. en écoutant en boucle cette chanson : "Ma Majungaise". Le 78 tours s'épuisait à tourner souvent sur mon Teppaz... et la chanson disait "partir, c'est mourir un peu !"...

Oui je l'ai croisée cette femme là, là bas à Majunga..... jamais la même, mais toujours troublante ... à faire des rêves étranges et pénétrants !.

De l'avoir attendue cette rencontre, j'aurais pu m'écorcher à une réalité que je n'aurais pas aimée, mais non. C'était comme des retrouvailles. Comme ces gens que l'on ne connaissait pas une heure avant et avec lesquels on est très vite dans une proximité étonnante. Vous avez déjà ressenti ce type de complicité, je suis sûre !

Je l'ai découverte par la mer, après vingt cinq heures à longer les côtes, venant de Nosy Be, sur un vieux rafiot, rafistolé, fatigué mais résistant, le Jean-Pierre Calloc'h... . 40 ans après sa naissance à Lorient, loin des côtes bretonnes, le petit cargo est comme un bateau corsaire, courageux, balafré du dernier cyclone qui l'a méchamment drossé sur les rochers, lourd de containers, et d'une poignée de passagers, il assure seul le lien Majunga-Nosy Be une fois par semaine.

L'arrivée dans le port de Majunga, au coucher du soleil est d'une douceur troublante. Le doré de la lumière donne une vie particulière aux bateaux rouillés déjà à quai, offrant à croire qu'ils sont encore en capacité de naviguer... ce qui est étonnamment le cas !

La sirène du Jean Pierre Calloc'h heurte l'étrange sensualité du moment. Les marins torse nu s'affairent sur le pont, préparent les amarres. Des sourires fatigués s'échangent entre les passagers « enfin là ! ». Les mains arrangent les cheveux, ajustent les bretelles sur des épaules bronzées...

Plus loin, les boutres usés par le temps, laissent pendre leur voiles déchirées, en se balançant sur les vagues molles provoquées par notre arrivée. Reproduction des bateaux indiens des premiers navigateurs venus jusque là, ils espèrent les gros navires dont le tirant d'eau empêche l'approche dans le port ensablé. Alors ils retrouvent leur fierté, les voiles se hissent, les moteurs crachotent, cherchant le vent qui fera fi des trous dans la toile, pour les lancer à l'abordage en économisant le précieux carburant. Et vaillamment, avec adresse, astuce, patience, ils récupèrent dans leurs coques fragiles ce qui sort du ventre du bateau pour le ramener à quai, et repartir chargés d'autres trésors à déposer dans la bouche du navire... Comme ces fourmis ouvrières dont la mission est de nourrir la reine et d'enlever ses oeufs pour les déposer précieusement dans les alvéoles-couveuses qui les attendent.

Il faut ¼ d'heure pour émerger du port avec un de ces taxis 4L, après un circuit dans le labyrinthe des piles de containers qui semblent déposés au hasard des possibles. Enormes amoncellements de cubes qui portent toutes les peintures et les langues du monde. Mystérieux, pour qui ne sait déchiffrer les hiéroglyphes qui les nomment ! Quelles vies transportent t ils, quels espoirs de profit, de quelle mission nourricière sont ils les dépositaires, là dans ce port de Majunga, qui s'envase dans la boue rouge de ma Betsiboka ?.

La nuit se fait encore discrète pour laisser les dernières lueurs du jour faire leurs rappels devant le public.

Les rues, les trottoirs, sont larges, bordés d'arbres, et de vieilles demeures créoles courbées dans des révérences qui n'en finissent pas !. On sent leurs reins douloureux sous les robes défraichies qui exhibent encore leurs dentelles qui ont été belles.

Pour rejoindre la ville on longe des kilomètres de marchés, de bicoques, d'étals... où tout semble se vendre et s'acheter.

Les pousse pousse sont partout, se faufilant entre les voitures. Les mollets tendus, les hommes tirent (et non poussent !?) tout aussi bien des familles malgaches et leurs soubiques (sacs à provisions en vannerie) que des caisses de boissons ou autres articles.

L'Afrique et l'Asie se côtoient, dans les mélanges de boubous colorés, saris, djéllabahs. Dans un cocktail d'héritages génétiques joueurs, les peaux noires s'associent à de longs cheveux raides, des métis très clairs exhibent des coiffures affro... Cette maman aux yeux étirés vers les tempes porte dans ses bras son enfant noir aux grands yeux écarquillés.

La cathédrale des années 1950 dresse son architecture qu'elle a voulu moderne et laisse échapper des voix de femmes suraigües, derrière sa façade au béton moisi. De jeunes garçons sortent de leur école coranique portés par quelque méditation qui les rend sérieux. Demain je serai réveillée par l'appel du muezzin.

Des femmes portent avec grâce de lourds poids sur leur tête. Elles avancent lentement, se frayant un chemin au milieu de la foule bigarrée. Beaucoup de sourires qui pourraient faire oublier que tout est si difficile ici !

Peu de musique, de cris, d'interpellations. Ici l'Afrique à choisi la discrétion de l'Asie. Et pourtant cet enchevêtrement de vendeurs et d'acheteurs dégage une grande force de vie, et chacun prend le temps des longues discussions (kabares) indispensables à la satisfaction des parties ! Ne pas marchander serait d'une grande impolitesse et provoquerait le désarroi dans les relations ! Mais le respect de l'autre, l'attitude d'humilité, restent indispensables et sont une grande constante de la culture malgache et a forgé son âme.

Arrive le boulevard du bord de mer. C'est l'heure idéale pour le longer. Il est du bon côté de la terre ! Face au coucher de soleil. Il se termine par ce baobab géant, emblème de Majunga, énorme. Les spécialistes lui donnent dans les 400 ans ! Il les porte bien ! Des milliers d'amoureux ont laissé sur son écorce leurs noms enlacés pour garantir la survie de leur amour aussi longtemps que ce baobab vivrait ... Allez y, il paraît que ça marche...

Là les familles déambulent, s'assoient sur le muret, achètent brochettes de crevettes ou de zébus et samoussas aux vendeuses qui s'installent tous les soirs sur le trottoir d'en face, avec leurs bancs et tables en bois. L'atmosphère est bon enfant. Comme toujours à Madagascar, les sourires s'échangent au moindre regard. On dit bonjour ou bonsoir aux personnes que l'on croise, sans les connaître ! Grand moment d'harmonie.

La chaleur de la journée cède un peu de terrain (Majunga est la ville la plus chaude de Madagascar).

Puis vient la route de la corniche qui s'élève en tournant. De belles villas fraîchement peintes font les riches, avec leur vue imprenable sur la mer et les petites îles disséminées.

Arrive le « jardin des amours ». Mon pousse pousse me confie que c'est le rendez vous des couples illégitimes, et qu'à la nuit tombée, la lumière publique étant quasi inexistante, l'endroit est tout particulièrement « chaleureux » ! Je regrette de ne pas être amoureusement accompagnée ! Etre enlacés à l'abri des regards et soupirer d'aise en regardant la lune se refléter sur la mer ! Mazette ! Je reviendrai ...

Majunga c'est aussi un ensemble de petites restaurants, où les cuisines se mélangent, se métissent. C'est la Frégate, tenue par ce vieux français qui exhibe les poils blancs de son torse dans lesquels brillent une dent de requin. Il a gardé un accent de titi parisien et s'adresse avec bonhommie à ses troupes et aux clients. C'est lui le cuisinier. Il transforme des recette so frenchy avec les ingrédients locaux ! Ce n'est pas tant la cuisine qui est délectable que l'ambiance vieillotte. On espère la salle de jeux clandestine derrière et l'on attend que l'on nous chante « Macao » !
.
C'est le lieu aussi des Karaoké. Les malgaches aiment chanter, comme les asiatiques. Ils connaissent un grand répertoire de chansons de toutes origines. C'est ce restaurant malgache, sur la promenade, et mon plaisir à les entendre en français, en anglais et en malgache. Ils sont très 70 et 80 dans leurs références, venus par familles entières, tous les âges mélangés, être le vedette d'un soir. Ils me sollicitent gentiment pour participer. Heureusement (ça m'arrange bougrement) la voix enrouée que je promène depuis Tana m'exonère de tenter la moindre prestation !

J'ai aimé ce chanteur de blues malgache, professeur à la retraite. Un Harry Bellafonte de près de 70 ans qui nous a régalés le temps d'une soirée à l'Alliance Française. Incroyable joueur de guitare avec tellement de « feeling ».. et si peu de public hélas. L'entrée à 3000 ariary (moins d'1,20 euros) représentant le prix d'1/2 kilo de viande de zébu !

Jardins publics, arbres en fleurs, majestueux ... grisés par la taille du baobab vedette, se concurrencent et surgissent au détour des rues, à côté des maisons qui alternent peintures écaillées et couleurs pimpantes.

Ces cocktails de façades à la beauté fanée, de cases en tôles, de maisons modestes mais fraichement colorées ... d'églises, de mosquées .. les sourires qui cachent avec une décence mêlée de fatalisme les batailles quotidiennes pour survivre.. m'envahissent d'un malaise mêlé d'admiration.

Majunga la nuit, se vit douce et paisible. Elle respire dans la relative fraîcheur, bercée par la mer, et reprend ses forces . Dès les premières lueurs du soleil elle s'éveillera, portée par sa volonté de survivre. N'est t elle pas protégée par la force de son baobab ?.

J'y reviendrai. C'est sûr, pour plus longtemps, dans Majunga, ville étrange et troublante.



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Voici les 23 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
 13/10/08 à 15h32
 13/10/08 à 15h11
http://www.youtube.com/watch?v=P0tmxtWoQrc

"Tu me manques baby" ... le passage où il boit le lait de coco..aouf !
je te raconterai pourquoi....c'est toi qui m'inspire...ma réaction etait spontanée
PolaX, tu me fais un super cadeau. Ma grand mère maternelle, que j'ai peu connue, a laissé une image de conteuse dans la famille... si j'ai pu en hériter un peu, c'est bonheur !

Touslesbato, j'aime ce pays pour tous ses contrastes, la beauté des paysages, la vraie gentillesse des malgaches... et aussi parce que c'est le temps de la famille unie et heureuse

Iggypop... Tu racontes bien dis donc ! oui le jardin des amours, juste avant le coucher de soleil !
 10/10/08 à 22h21
le ton n'a rien de prétentieux...il coule comme le fleuve...chargé d'emotions alluvions.....c'est beau ....on a envie de partir avec toi........ne pas voir la misère de tananarive comme la cour des miracles et ses cul de jatte qui se déplacent a l'ancienne avec leurs fers a repasser ...comme un film d'horreurs.....un vieux pays de collines usées...ou se côtoient les plus forts couchers de soleil ...comment décrire ces bandes de couleurs comme les traits nets d'un pinceaux
qui superpose toutes les teintes de la palette...si fort que s'en est envoutant...
monter dans un pousse pouse se faire tirer par un être humain...non je n'ai pas voulu....mais j'irai bien au jardin des amours
 09/10/08 à 21h23
on déambule dans la rue, on va à la rencontre de ces femmes aux ports de reine, de ses maisons délicieusement défraichies, on sent la moiteur du jour et les senteurs du soir dans le jardin des amours
on sent aussi tout ton amour pour ce pays et ça fait vraiment du bien
de t'entendre raconter !

tu fais pas des cassettes audio à écouter avant morphée ?

j'achète !
Grenadine, merci, tu m'expliqueras ton silence maintenant sous les com ?
Aubordfleuve, ça doit ressembler à du connu pour vous ?
Romnia, je suis contente si vous avez senti mon émotion
Catamalo, toi tu as vu ! c'est chouette
Pola, toi tu as goûté et senti...

c'est génial que chacun ait ouvert un sens qui lui est privilégié j'imagine ?

Pour Joseph, je ne voulais pas trop faire "au temps béni des colonies"...c'était un des prisionniers malgache (mon père était militaire... on choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille...) qui venait faire le ménage chez nous. Et il me demandait de lui mettre "sa" chanson pendant qu'il agrippait avec ses orteils (oui !) la demi noix de coco séchée (débarassée de la pulpe),transformée en paille/brosse.. et frottait la cire pour faire briller le sol de ciment lissé coloré. Ce qui le transformait en patinoire et que Mémé Marguerite nous obligeait à prendre les patins pour circuler dans le salon, au risque de sa casser une jambe !..... et Joseph pleurait tout en brossant.... C'était notre secret ! ...

Et ils procédent toujours pareil. j'ai vu ça justement dans mon "Petit Paradis" d'hôtel à Majunga : ciment lissé rouge sombre et la demi noix de coco pour faire briller... le principe du ciment lissé pourrait ressembler à tadelak d'Afrique du Nord ! On lui donne la couleur que l'on veut en ajoutant des pigments.

Joseph ça m'évoque la chanson de Philippe Clay, sur le vieux colonialiste rentré dans ses foyers, qui ne supporte plus sa femme et se confie à son valet de chambre : Joseph :
"Joseph, mes gants, ma canne... Madame est sortie, quand elle rentrera vous lui direz que je suis parti... parce que j'en ai marre, j'en ai marre et je retourne en AOF (afrique Occidentale Française)... Ah Joseph, l'AOF ! Le soir où j'ai tué Baoubaou, le gorille qui est dans le salon, je faisais la connaissance de Madame. Nous avons dansé toute la nuit sur la vérande du Gouverneur. Et depuis Joseph, je me suis souvent demandé si je n'aurais pas mieux fait de tuer Madame et de danser avec Baoubaou"
 09/10/08 à 11h45
sinon trés savoureux, et parfumé, aussi
 09/10/08 à 09h47
mais que c'est bon de te lire, les images de ce pays sont bien là même si je ne suis allée à Magenga
 09/10/08 à 09h14
Moi reviens d'une superbe virée à Majunga !
Grace à vous, vos qualités d'écriture à travers laquelle,
pour sûr, vous avez vibré pour ce coin du monde,
et aussi, je vous crois, que vous y reviendrez !

avec tout plein de boutons jaunes pour assurer le bon niveau de vibrations dans la bouche ! ... ne pas donner la recette... pour initiés le romazavo
 08/10/08 à 23h35
tu invites ?
 08/10/08 à 23h16
 08/10/08 à 23h07
j'en ai acheté au marché ce matin et j'ai fait le roumasaf eh oui !!!!!
 08/10/08 à 22h01
 08/10/08 à 21h32
merci de le partager...
 08/10/08 à 21h21
On y est !
Tout entier, on sent les effluves.
Cool.