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PETITE BULLE
Mon père, soucieux de sa tranquillité, m’a appris dès mon plus jeune âge à faire des bulles. A mon époque, il suffisait de souffler dans une paille qui avait été trempée préalablement dans une eau savonneuse. Ce divertissement développa en moi le goût de la solitude et me fit découvrir une injustice. Dès leurs apparitions, les grosses bulles éclataient et disparaissaient ; par contre, les plus petites jouissaient d’une espérance de vie étonnante. Ce constat me poussa à prendre une décision importante. Plus tard, je serais chercheur. Mon père m’encouragea dans cette voie. Mais lorsqu’il comprit que je voulais inventer une machine à faire des bulles, il changea d’attitude.
J’ai étudié les mathématiques, j’ai écrit des équations à plusieurs inconnues et il n’en est rien sorti. Lorsque je faisais part à mes amis de mon projet, ils ne me prenaient pas au sérieux. Aujourd’hui, pour être considéré, il faut s’intéresser à l’informatique, à la Star Academy, à l’Olympique de Marseille et aux problèmes de santé de nos meilleurs voisins.
Par bonheur, j’ai gardé le moral grâce à mon petit poisson rouge. Dans un bocal à peine plus gros qu’un œuf, il crache des bulles en permanence. Dans la vie, le plus efficace n’est pas obligatoirement celui qui a le plus de diplômes.
Devenu à mon tour père de famille, je fus surpris de voir mon fils réussir toutes les bulles qu’il désirait. Il utilisait un simple anneau façonné dans une matière plastique et il soufflait sans précaution à l’intérieur du cercle. Les enfants ont toujours quelque chose à nous enseigner, même si les grandes personnes s’imaginent tout savoir. J’ai alors acheté en cachette un appareil à faire des bulles et je me suis remis à mon passe-temps favori.
Un soir d’été, j’eus l’impression que toutes mes bulles défiaient le temps et l’espace. Le vent les saisissait et les faisait rebondir sur je ne sais quoi ; et finalement, ils les emportaient je ne sais où. Vous imaginez ma surprise lorsque je m’aperçus qu’une petite bulle refusait de s’envoler. Elle restait devant moi immobile et elle ne cessait pas de me narguer. En l’observant de plus près, je sentis mon corps se paralyser.
- Pourquoi t’enfermes-tu dans ta bulle ? me dit-elle.
Quelle audace ! Non seulement elle venait troubler mon existence, mais elle m’adressait aussi des reproches. Je lui répondis sur un ton un peu sec :
- Si j’étais dans une bulle, je me laisserais emporter par le vent…
Sans ajouter un mot, elle me prit par la main et elle m’entraîna dans les turbulences des cieux. Inquiet, je lui ai alors posé toute une série de questions. Elle fit comme si elle ne m’entendait pas. Elle finit cependant par rompre un silence qui devenait pesant.
- Il y a longtemps que tu n’as pas été aussi libre.
Je n’osais plus l’interroger. Peu à peu, le mystère de notre envol se dissipa. Elle m’expliqua que nous étions sur la route des vents. J’ignorais que notre hexagone possédait une route aussi majestueuse et aussi énigmatique. Elle décida de faire une escale sur le Mont Ventoux. Un vertigineux panorama, aussi large que la mer, esquissait des contours argentés. Tout à coup, derrière moi, je sentis la présence d’une ombre secrète.
- Bonjour, petite Bulle !
- Bonjour, Monsieur le Mistral !
Le mistral était au rendez-vous et à l’approche du crépuscule, il apportait un peu de fraîcheur. Sans aucun doute, lui et la petite Bulle se connaissaient. Je n’aime pas le mistral. Je trouve ce vent dominateur, conquérant et capable de briser les intimités. Elle devina mes pensées.
- Le mistral, c’est le vent des poètes. Il inspira Alphonse Daudet, Frédéric Mistral, Marcel Pagnol et bien d’autres artistes. Le mistral est le vent de la Provence et sans mistral, la Provence perd son âme.
Tout en l’écoutant, je ressentais une émotion assez vive et difficile à définir. Je respirais comme je n’avais encore jamais respiré. Chaque bouffée d’air envahissait mon corps et s’engouffrait dans toutes les orifices de ma peau. Les senteurs des herbes fines, les tintements des clochettes de troupeaux vagabonds, les chants des cigales, tout se mélangeait et finissait par se confondre.
Tout à coup, l’horizon se rapprocha. Nous nous étions de nouveau élancés vers d’autres souffles porteurs.
- Bonjour, Madame la Tramontane !
- Bonjour, petite Bulle ! Quelle surprise ! Ce soir, tu es accompagnée ; habituellement, tu es seule.
- Si tu rencontres un ami sur ta route, n’hésite pas. Prends- le par la main.
Ma petite bulle me considérait donc comme son ami. Un sourire complice anima nos lèvres. Puis elle ajouta :
- Excuse-nous, nous sommes pressés. Nous avons encore un long chemin à parcourir.
J’étais déçu. Décidément, il faut sans cesse compter avec le temps. Je jetai instinctivement un regard sur ma montre. Une rose des vents silencieuse et phosphorescente recouvrait entièrement le cadran.
Ma petite Bulle fixa l’étape suivante au Mont Saint-Michel. Elle désirait arriver à cet endroit avant la tombée de la nuit. Le soleil au teint cuivré commençait à toucher les ondes bleuâtres de l’infini. La baie semblait s’élargir au fur et à mesure que l’intensité de la lumière diminuait. Le Mont Saint-Michel, c’est la rencontre de l’art et du sacré et à cet instant de la journée, l’abbaye nous restitue le génie de l’architecture française dans toute sa plénitude. J’ouvris mes paupières comme je ne les avais encore jamais ouvertes. Ma compagne qui avait pris la température de l’air marin, me dit alors :
- Le vent qui vient de l’océan est celui de l’audace, du courage et de la force d’âme ; il pousse les hommes à agir, à oser et à se dépasser.
J’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Ma petite Bulle poursuivit son monologue.
- Le vent de la côte bretonne t’entraîne vers le grand large. Celui qui le maîtrise, possède l’univers. Le vent de la Normandie est le vent de la liberté et de l’honneur. Il y a soixante ans, au cours d’une nuit d’été très courte, il a envahi les plages et a semé l’espérance. Là, contre vents et marées, sur le sable fin et au pied des falaises, des surhommes anonymes ont surgi et se sont lancés à l’assaut dans un enfer de mitraille et de feu. Ils ont marqué leur passage en laissant sur cette terre des traces de sang indélébiles.
Je ne m’étais jamais imaginé qu’un tel univers pouvait exister. Je rêvais de conquêtes, d’expéditions lointaines, de victoires…Les premières étoiles apparurent timidement dans la voûte des dieux de nos ancêtres. L’odeur des vagues paresseuses se mêlait intimement aux vapeurs pénétrantes que les rivages fleuris exhalaient.
Ma petite Bulle me sortit d’un songe lointain. Retrouvant mes esprits, je reconnus la tour Eiffel qui nous ouvrait ses bras légèrement courbés. Paris vivait encore au rythme d’une agitation fébrile. La ville ressemblait à un gigantesque jeu de l’oie. Les piétons zigzaguaient dans tous les sens, les automobilistes accéléraient et freinaient sans arrêt, les rames de métro avalaient des kilomètres de voies. Je m’aperçus que dans cette gigantesque métropole, chaque être vivant s’enfermait dans une bulle et que toutes les bulles s’ignoraient entre elles. Face à mon désarroi, ma petite Bulle me rassura.
-Ici, tous les vents du monde se donnent rendez-vous. Ils arrivent de partout.
Comment pouvait-elle affirmer la présence d’un phénomène aussi impensable ? Tous les vents de la terre ne peuvent pas souffler au même endroit. Je ne la croyais pas. Elle m’invita à la suivre.
La Chambre des députés était en séance de nuit. Le problème de la pollution de l’air était à l’ordre du jour. Un vent de discorde traversait les bancs de l’assemblée. Les uns voulaient voter un impôt supplémentaire destiné à lancer des études. D’autres plus pragmatiques, accordaient leur confiance au génie des bons vents qui libèrent les cieux de leurs engourdissements.
« Autant en emporte le vent. » Ces lettres lumineuses qui sont inscrites sur le fronton d’un édifice toujours en ébullition, indiquent le siège de la Bourse. Je ne comprenais pas leur signification. Ma petite Bulle vint à mon secours et voulut m’éclairer.
- Ici, c’est souvent un vent de folie qui règne.
Je ne comprenais toujours rien mais je me suis bien gardé de lui demander des explications complémentaires.
La fanfare à cheval de la Garde républicaine paradait au pied de l’Arc de Triomphe. Les cuivres des instruments à vent brillaient de tous leurs feux. La flamme du Soldat inconnu tremblait au rythme des roulements des tambours. Un souffle de paix caressait la dalle sacrée.
Au cours de notre sortie nocturne, je découvris encore mille repères : la place Vendôme et ses diamants, l’Hôtel Dieu et ses lits blancs, Pigalle et ses filles, la butte Montmartre et ses peintres, le Pont Neuf et ses sans-abri…Ma petite Bulle avait raison. Chaque endroit se trouvait excité par un vent nouveau et incompréhensible. Je me suis mis à bâiller sans doute à cause de l’heure très tardive. Ma compagne devina que je désirais quitter cette ville ensorcelée. Pour la première fois depuis notre rencontre, elle consentit à me donner satisfaction. Cependant, elle ne put s’empêcher de me faire une remarque.
- Dans la vie, on n’est jamais content de l’endroit où l’on se trouve.
Elle ne m’adressa plus la parole durant notre longue randonnée qui dura toute la nuit. Bien qu’à moitié endormi, je me souviens de quelques étapes exceptionnelles : La cathédrale de Reims éclairée du sourire de son ange, l’ossuaire de Douaumont debout au milieu des tombes du souvenir, l’imposante croix de Lorraine de Colombey-les-Deux-Églises aussi haute que l’ombre d’un géant, la lanterne des Morts élevée sur la colline de Sion-Vaudémont à la mémoire de Maurice Barrès.
« Il est des lieux où souffle l’esprit. » Cette idée transcendante autour de laquelle l’académicien lorrain a forgé son célèbre roman La Colline Inspirée, peut s’appliquer à tous les Hauts-lieux qui font la grandeur et la noblesse de notre doux pays.
La Vierge du Mont Sainte-Odile nous accueillit dans la fraîcheur du petit jour. Une atmosphère paisible régnait sur l’éperon rocheux de grés rose. Pendant que je contemplais la riche vallée du Rhin, un halo de lumière diaphane me mit définitivement les pieds sur terre. Je pressentis alors la fin de notre aventure. Il ne fallait plus perdre de temps. J’avais encore beaucoup de choses à dire à ma petite Bulle.
- Depuis que je suis avec toi, nous avons croisé toutes sortes de vents. Mais c’était le vent du bonheur que je souhaitais avant tout rencontrer.
Elle me regarda avec tendresse et elle me répondit sans hésiter et sûre d’elle-même :
- Le vent du bonheur est un vent de Bohême. Il aime jouer à l’Arlésienne et il sait disparaître dès qu’on le cherche. De nos jours, les hommes les plus nantis ne savent plus attendre. Ils veulent toujours plus ; ils veulent tout et ils le veulent tout de suite.
Après quelques instants de silence, elle me donna encore un conseil en me regardant droit dans les yeux.
- Il te revient de construire ton propre bonheur. Sors de ta bulle et tu pourras aller à la découverte de ta bonne étoile. Mais n’oublie pas cette règle : « Celui qui sème le vent, récolte la tempête. »
Le vent qui nous enveloppait, tomba brusquement. J’eus la sensation qu’une voix surréaliste accompagnait ses dernières paroles. Tout à coup, la distance qui nous séparait s’amplifia. A présent, ma petite Bulle se dirigeait vers l’unique étoile dans laquelle vibrait encore un pâle rayon d’or. Et en même temps qu’elle se rapprochait de l’astre, elle se métamorphosait en une rose des vents étincelante. Elle me lâcha la main.
Le vent frais de l’aurore qui entrait dans la chambre par la fenêtre légèrement ouverte, répandait l’odeur de la rosée du matin.
Il est vrai que depuis ce tour de France nocturne, je me suis donné un autre style de vie. Je prends le temps de fixer les étoiles. Chaque étoile enferme une petite Bulle. Je prends le temps d’écouter les cloches de mon village. L’harmonie de leur son contribue à apaiser les esprits et invite à la méditation. Je prends le temps d’écouter le vent. J’écoute même tous les vents…C’est important, car le vent c’est la vie et sans vent, il n’y a plus de vie.
Mon père, soucieux de sa tranquillité, m’a appris dès mon plus jeune âge à faire des bulles. A mon époque, il suffisait de souffler dans une paille qui avait été trempée préalablement dans une eau savonneuse. Ce divertissement développa en moi le goût de la solitude et me fit découvrir une injustice. Dès leurs apparitions, les grosses bulles éclataient et disparaissaient ; par contre, les plus petites jouissaient d’une espérance de vie étonnante. Ce constat me poussa à prendre une décision importante. Plus tard, je serais chercheur. Mon père m’encouragea dans cette voie. Mais lorsqu’il comprit que je voulais inventer une machine à faire des bulles, il changea d’attitude.
J’ai étudié les mathématiques, j’ai écrit des équations à plusieurs inconnues et il n’en est rien sorti. Lorsque je faisais part à mes amis de mon projet, ils ne me prenaient pas au sérieux. Aujourd’hui, pour être considéré, il faut s’intéresser à l’informatique, à la Star Academy, à l’Olympique de Marseille et aux problèmes de santé de nos meilleurs voisins.
Par bonheur, j’ai gardé le moral grâce à mon petit poisson rouge. Dans un bocal à peine plus gros qu’un œuf, il crache des bulles en permanence. Dans la vie, le plus efficace n’est pas obligatoirement celui qui a le plus de diplômes.
Devenu à mon tour père de famille, je fus surpris de voir mon fils réussir toutes les bulles qu’il désirait. Il utilisait un simple anneau façonné dans une matière plastique et il soufflait sans précaution à l’intérieur du cercle. Les enfants ont toujours quelque chose à nous enseigner, même si les grandes personnes s’imaginent tout savoir. J’ai alors acheté en cachette un appareil à faire des bulles et je me suis remis à mon passe-temps favori.
Un soir d’été, j’eus l’impression que toutes mes bulles défiaient le temps et l’espace. Le vent les saisissait et les faisait rebondir sur je ne sais quoi ; et finalement, ils les emportaient je ne sais où. Vous imaginez ma surprise lorsque je m’aperçus qu’une petite bulle refusait de s’envoler. Elle restait devant moi immobile et elle ne cessait pas de me narguer. En l’observant de plus près, je sentis mon corps se paralyser.
- Pourquoi t’enfermes-tu dans ta bulle ? me dit-elle.
Quelle audace ! Non seulement elle venait troubler mon existence, mais elle m’adressait aussi des reproches. Je lui répondis sur un ton un peu sec :
- Si j’étais dans une bulle, je me laisserais emporter par le vent…
Sans ajouter un mot, elle me prit par la main et elle m’entraîna dans les turbulences des cieux. Inquiet, je lui ai alors posé toute une série de questions. Elle fit comme si elle ne m’entendait pas. Elle finit cependant par rompre un silence qui devenait pesant.
- Il y a longtemps que tu n’as pas été aussi libre.
Je n’osais plus l’interroger. Peu à peu, le mystère de notre envol se dissipa. Elle m’expliqua que nous étions sur la route des vents. J’ignorais que notre hexagone possédait une route aussi majestueuse et aussi énigmatique. Elle décida de faire une escale sur le Mont Ventoux. Un vertigineux panorama, aussi large que la mer, esquissait des contours argentés. Tout à coup, derrière moi, je sentis la présence d’une ombre secrète.
- Bonjour, petite Bulle !
- Bonjour, Monsieur le Mistral !
Le mistral était au rendez-vous et à l’approche du crépuscule, il apportait un peu de fraîcheur. Sans aucun doute, lui et la petite Bulle se connaissaient. Je n’aime pas le mistral. Je trouve ce vent dominateur, conquérant et capable de briser les intimités. Elle devina mes pensées.
- Le mistral, c’est le vent des poètes. Il inspira Alphonse Daudet, Frédéric Mistral, Marcel Pagnol et bien d’autres artistes. Le mistral est le vent de la Provence et sans mistral, la Provence perd son âme.
Tout en l’écoutant, je ressentais une émotion assez vive et difficile à définir. Je respirais comme je n’avais encore jamais respiré. Chaque bouffée d’air envahissait mon corps et s’engouffrait dans toutes les orifices de ma peau. Les senteurs des herbes fines, les tintements des clochettes de troupeaux vagabonds, les chants des cigales, tout se mélangeait et finissait par se confondre.
Tout à coup, l’horizon se rapprocha. Nous nous étions de nouveau élancés vers d’autres souffles porteurs.
- Bonjour, Madame la Tramontane !
- Bonjour, petite Bulle ! Quelle surprise ! Ce soir, tu es accompagnée ; habituellement, tu es seule.
- Si tu rencontres un ami sur ta route, n’hésite pas. Prends- le par la main.
Ma petite bulle me considérait donc comme son ami. Un sourire complice anima nos lèvres. Puis elle ajouta :
- Excuse-nous, nous sommes pressés. Nous avons encore un long chemin à parcourir.
J’étais déçu. Décidément, il faut sans cesse compter avec le temps. Je jetai instinctivement un regard sur ma montre. Une rose des vents silencieuse et phosphorescente recouvrait entièrement le cadran.
Ma petite Bulle fixa l’étape suivante au Mont Saint-Michel. Elle désirait arriver à cet endroit avant la tombée de la nuit. Le soleil au teint cuivré commençait à toucher les ondes bleuâtres de l’infini. La baie semblait s’élargir au fur et à mesure que l’intensité de la lumière diminuait. Le Mont Saint-Michel, c’est la rencontre de l’art et du sacré et à cet instant de la journée, l’abbaye nous restitue le génie de l’architecture française dans toute sa plénitude. J’ouvris mes paupières comme je ne les avais encore jamais ouvertes. Ma compagne qui avait pris la température de l’air marin, me dit alors :
- Le vent qui vient de l’océan est celui de l’audace, du courage et de la force d’âme ; il pousse les hommes à agir, à oser et à se dépasser.
J’étais intrigué et je voulais en savoir plus. Ma petite Bulle poursuivit son monologue.
- Le vent de la côte bretonne t’entraîne vers le grand large. Celui qui le maîtrise, possède l’univers. Le vent de la Normandie est le vent de la liberté et de l’honneur. Il y a soixante ans, au cours d’une nuit d’été très courte, il a envahi les plages et a semé l’espérance. Là, contre vents et marées, sur le sable fin et au pied des falaises, des surhommes anonymes ont surgi et se sont lancés à l’assaut dans un enfer de mitraille et de feu. Ils ont marqué leur passage en laissant sur cette terre des traces de sang indélébiles.
Je ne m’étais jamais imaginé qu’un tel univers pouvait exister. Je rêvais de conquêtes, d’expéditions lointaines, de victoires…Les premières étoiles apparurent timidement dans la voûte des dieux de nos ancêtres. L’odeur des vagues paresseuses se mêlait intimement aux vapeurs pénétrantes que les rivages fleuris exhalaient.
Ma petite Bulle me sortit d’un songe lointain. Retrouvant mes esprits, je reconnus la tour Eiffel qui nous ouvrait ses bras légèrement courbés. Paris vivait encore au rythme d’une agitation fébrile. La ville ressemblait à un gigantesque jeu de l’oie. Les piétons zigzaguaient dans tous les sens, les automobilistes accéléraient et freinaient sans arrêt, les rames de métro avalaient des kilomètres de voies. Je m’aperçus que dans cette gigantesque métropole, chaque être vivant s’enfermait dans une bulle et que toutes les bulles s’ignoraient entre elles. Face à mon désarroi, ma petite Bulle me rassura.
-Ici, tous les vents du monde se donnent rendez-vous. Ils arrivent de partout.
Comment pouvait-elle affirmer la présence d’un phénomène aussi impensable ? Tous les vents de la terre ne peuvent pas souffler au même endroit. Je ne la croyais pas. Elle m’invita à la suivre.
La Chambre des députés était en séance de nuit. Le problème de la pollution de l’air était à l’ordre du jour. Un vent de discorde traversait les bancs de l’assemblée. Les uns voulaient voter un impôt supplémentaire destiné à lancer des études. D’autres plus pragmatiques, accordaient leur confiance au génie des bons vents qui libèrent les cieux de leurs engourdissements.
« Autant en emporte le vent. » Ces lettres lumineuses qui sont inscrites sur le fronton d’un édifice toujours en ébullition, indiquent le siège de la Bourse. Je ne comprenais pas leur signification. Ma petite Bulle vint à mon secours et voulut m’éclairer.
- Ici, c’est souvent un vent de folie qui règne.
Je ne comprenais toujours rien mais je me suis bien gardé de lui demander des explications complémentaires.
La fanfare à cheval de la Garde républicaine paradait au pied de l’Arc de Triomphe. Les cuivres des instruments à vent brillaient de tous leurs feux. La flamme du Soldat inconnu tremblait au rythme des roulements des tambours. Un souffle de paix caressait la dalle sacrée.
Au cours de notre sortie nocturne, je découvris encore mille repères : la place Vendôme et ses diamants, l’Hôtel Dieu et ses lits blancs, Pigalle et ses filles, la butte Montmartre et ses peintres, le Pont Neuf et ses sans-abri…Ma petite Bulle avait raison. Chaque endroit se trouvait excité par un vent nouveau et incompréhensible. Je me suis mis à bâiller sans doute à cause de l’heure très tardive. Ma compagne devina que je désirais quitter cette ville ensorcelée. Pour la première fois depuis notre rencontre, elle consentit à me donner satisfaction. Cependant, elle ne put s’empêcher de me faire une remarque.
- Dans la vie, on n’est jamais content de l’endroit où l’on se trouve.
Elle ne m’adressa plus la parole durant notre longue randonnée qui dura toute la nuit. Bien qu’à moitié endormi, je me souviens de quelques étapes exceptionnelles : La cathédrale de Reims éclairée du sourire de son ange, l’ossuaire de Douaumont debout au milieu des tombes du souvenir, l’imposante croix de Lorraine de Colombey-les-Deux-Églises aussi haute que l’ombre d’un géant, la lanterne des Morts élevée sur la colline de Sion-Vaudémont à la mémoire de Maurice Barrès.
« Il est des lieux où souffle l’esprit. » Cette idée transcendante autour de laquelle l’académicien lorrain a forgé son célèbre roman La Colline Inspirée, peut s’appliquer à tous les Hauts-lieux qui font la grandeur et la noblesse de notre doux pays.
La Vierge du Mont Sainte-Odile nous accueillit dans la fraîcheur du petit jour. Une atmosphère paisible régnait sur l’éperon rocheux de grés rose. Pendant que je contemplais la riche vallée du Rhin, un halo de lumière diaphane me mit définitivement les pieds sur terre. Je pressentis alors la fin de notre aventure. Il ne fallait plus perdre de temps. J’avais encore beaucoup de choses à dire à ma petite Bulle.
- Depuis que je suis avec toi, nous avons croisé toutes sortes de vents. Mais c’était le vent du bonheur que je souhaitais avant tout rencontrer.
Elle me regarda avec tendresse et elle me répondit sans hésiter et sûre d’elle-même :
- Le vent du bonheur est un vent de Bohême. Il aime jouer à l’Arlésienne et il sait disparaître dès qu’on le cherche. De nos jours, les hommes les plus nantis ne savent plus attendre. Ils veulent toujours plus ; ils veulent tout et ils le veulent tout de suite.
Après quelques instants de silence, elle me donna encore un conseil en me regardant droit dans les yeux.
- Il te revient de construire ton propre bonheur. Sors de ta bulle et tu pourras aller à la découverte de ta bonne étoile. Mais n’oublie pas cette règle : « Celui qui sème le vent, récolte la tempête. »
Le vent qui nous enveloppait, tomba brusquement. J’eus la sensation qu’une voix surréaliste accompagnait ses dernières paroles. Tout à coup, la distance qui nous séparait s’amplifia. A présent, ma petite Bulle se dirigeait vers l’unique étoile dans laquelle vibrait encore un pâle rayon d’or. Et en même temps qu’elle se rapprochait de l’astre, elle se métamorphosait en une rose des vents étincelante. Elle me lâcha la main.
Le vent frais de l’aurore qui entrait dans la chambre par la fenêtre légèrement ouverte, répandait l’odeur de la rosée du matin.
Il est vrai que depuis ce tour de France nocturne, je me suis donné un autre style de vie. Je prends le temps de fixer les étoiles. Chaque étoile enferme une petite Bulle. Je prends le temps d’écouter les cloches de mon village. L’harmonie de leur son contribue à apaiser les esprits et invite à la méditation. Je prends le temps d’écouter le vent. J’écoute même tous les vents…C’est important, car le vent c’est la vie et sans vent, il n’y a plus de vie.
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Voici les 9 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
merci ROSE THE
pour ces bulles qui me ramènent à mon enfance
et aussi pour cette belle ballade en bulles
un nouveau mode de transport plutôt sympathique !!!!!!!
pour ces bulles qui me ramènent à mon enfance
et aussi pour cette belle ballade en bulles
un nouveau mode de transport plutôt sympathique !!!!!!!
par le biais d'une bulle qui vous a prise au mot ..., belle promenade dans un monde initiatique
très touchée
Je respirais comme je n'avais jamais respiré...je prends le temps d'écouter les cloches de mon village...j'écoute tous les vents...
encore plein de bulles d'air pour vous
http://a21.idata.over-blog.com/0/14/08/09/image_insolite/Bulles-de-savon-2.JP
G
très touchéeJe respirais comme je n'avais jamais respiré...je prends le temps d'écouter les cloches de mon village...j'écoute tous les vents...
encore plein de bulles d'air pour vous
http://a21.idata.over-blog.com/0/14/08/09/image_insolite/Bulles-de-savon-2.JP
G
Méfie toi qui aime le vent
Récolte la tempête
Récolte la tempête
J'adore...



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ROSE THE 54
publié le 19 février 10