Samedi dernier, entre midi et deux.
Je fais des courses dans une surface moyenne d’une petite ville au bord de Marseille.
Cette ville, j’y travaille, depuis un bon bout de temps. Le magasin, je le connais.
Détestant l’exercice, ma stratégie consiste à boucler l’affaire du caddie en un temps record.
Presque arrivée à la caisse, mon chariot en croise un autre débouchant du rayon alcool.
Echange immédiat de sourires. Il y a une éternité que je n’ai pas vu Madame Grève.
Les rayons sont étroits, on pousse nos machines à quatre roues comme on peut pour s’embrasser.
C’est un geste spontané, sincère des deux côtés.
En y pensant pourtant, je me rends compte que c’est la première fois qu’on le fait. Avant, alors qu’on se voyait souvent, quotidiennement même, on se contentait de bonjours en l’air, sans accolade.
Je me sens contente de la revoir.
De fait, je perçois l’affection que j’ai pour elle.
Elle fait partie des gens qui ne sont jamais venus dans ma salle à manger mais que je n’ai pas oublié. Peut-être dix onze ans que nous ne nous sommes pas vues.
La petite ville est un village mais Madame Grève ne sors pas. Je le sais, elle souffre d’agoraphobie.
Elle est toute petite. Vraiment toute petite. S’est-elle tassée un peu plus ? Je ne sais pas mais elle n’a pas beaucoup changée.
Elle est peut être un peu plus rouge de visage. Rougeaude serait le mot exact, mais ce mot là me déplait et je ne l’utilise jamais. Allons-y là pour rougeaude.
Pendant l’échange que nous allons avoir, mon regard glisse très rapidement sur des bouteilles de vin dans son caddie. Sauf erreur, c’est du vin rouge.
Elle est accompagnée d’un homme, petit lui aussi, que je ne connais pas. Son mari peut être. Je ne le saurai pas, il restera silencieux.
Elle me dit avoir de mes nouvelles par la gazette du coin quand la structure pour laquelle je travaille fait parler d’elle.
A l’époque, elle travaillait-elle aussi dans cette structure, mais en tant que femme de ménage quelques heures journalières.
Elle m’aimait bien avec ce caractère généreux des gens qui ne font jamais d’histoires.
On disait alors que j’étais sa préférée, et c’est vrai qu’elle était pleine de petites attentions à mon égard. Si les pièces à nettoyer souffraient de ses défaillances, mon bureau n’était jamais oublié.
Elle savait de moi quelques petits trucs que j’avais donnés parce qu’ils ne m’impliquaient pas. Elle m’avait parlé de son agoraphobie, jamais de sa vie privée, ni de son problème d’alcool qui faisait l’objet de rumeurs un peu plus loin.
On parlait souvent de son fils. Appelons le Jérôme. Et pour cause : J’aidais Jérome dans ses recherches d’emploi.
Il avait 24 ans à peu près, des cheveux blonds et un peu trop longs, des yeux clairs, un sourire aussi doux que celui de sa mère. La même timidité aussi.
Comme elle l’était elle, avec moi, il était en confiance.
Il faisait partie de ces jeunes qui, en période normale d’emploi, n’aurait jamais connu le chômage. Il disposait d’un CAP en plomberie mais, à cause de sérieux problèmes de dos, ne pouvait exercer.
Avec ce diplôme devenu inutile, son parcours était celui d’un jeune sans qualification, accumulant les contrats peu reluisants, souvent fatigants desquels il ne se plaignait jamais.
Pas étonnant que je ne l’aie pas oublié : Je me suis mis en quatre pour lui. Un travail de côte à côte.
Assez rapidement, je l’interroge sur Jérôme. Vous ne savez pas me dit-elle ?
Non, je ne savais pas.
Elle m’explique que Jérôme est mort il y a quatre ans maintenant, d’un problème à l’estomac qui a mal tourné.
Plus avancée dans la queue vers la caisse, j’accuse le coup.
Bien sûr, elle s’en rend compte.
Je me reprends et bien que je la connaisse peu, m’autorise à lui poser quelques questions de détail sur ce que je ne comprends pas. Sans exagération et sans détour.
Elle m’éclaire et me parle comme jamais d’elle. Parle du temps et de sa subjectivité. De cet hier si présent chaque matin.
Elle m’explique que pour elle depuis, il n’y a rien.
Ses mots sont sans artifice.
Elle, si réservée et soudain tant dénudée, m’introduit dans son intime douloureux.
Je passe avant elle à la caisse et fais ce qu’on doit y faire. L’employée interrompt la discussion.
Quand j’en termine, elle est affairée sur son chariot et cherche mon regard. Nous nous sourions longtemps.
Je pars. Voiture, autoroute… Les palabres de la radio n’y font rien.
J’y pense. Je me dis que vraiment il y a des vies… Je vous passe le détail.
Je réagis. Oui, je vais, je dois retrouver ma légèreté.
Cinq jours et des broutilles sont passés.
J’ai le sentiment d'être moi et de me balader dans cette période de grande forme post-vacancière.
Mais depuis, pas un jour sans que je ne revive la scène et la réentende parler d’elle à travers Jérôme.
Je pose tout là. Je vous donne. Je dois évacuer…
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Rédacteur
vos mots et votre histoire me touchent profondément. Vraiment, il y a des vies...
Merci Bilitis !
Du moment que l'embrouille n'est que dans les touches...
Contente de ton retour ! N'en déplaise aux veaux marins !!
Contente de ton retour ! N'en déplaise aux veaux marins !!
à coté du grand tout , une immensité au reflux implacable
j'ai vu des veaux marins qui se dandiner comme des sacs de patates
j'ai vu des bouts de bois patiné rejetés sur le sable
mais je t'ai pas vu toi , tétais ou ou..ou..ouh
j'ai vu des veaux marins qui se dandiner comme des sacs de patates
j'ai vu des bouts de bois patiné rejetés sur le sable
mais je t'ai pas vu toi , tétais ou ou..ou..ouh
J'aurais dit comme sirius69.
C'est un tragique témoignage, de notre tragique quotidien.
J'ai pour ma part l'impression d'en rencontrer tous les jours...
J'ai pour ma part l'impression d'en rencontrer tous les jours...
Aussi, c'est le moins qu'on puisse dire...
Comme je me suis un peu lâché ici-même ces temps-ci, je préférais regarder des comédies en DVD dans mon living-room. Mais ce que tu as mis là, outre que c'est un témognage, c'est magnifique. sinon je crève de chaleur, et toi ?
Et toi aussi tétais où ???
Même si, pas d'inquiétude, je vais franchement bien
T'embrasse
Même si, pas d'inquiétude, je vais franchement bien
T'embrasse
je suis vraiment une buse de n'avoir lu pas les lignes qui précèdent plus tôt. Ca me cloue le bec et je ne trouve rien à dire. Amitié à toi et à la dame, Carole.
Mais tu étais où ????
le Rien est explicite ....un vide qui a du t'aspirer dans une sorte de néant...
encore une bouteille à la mer ...
et une souffrance unique à l'intérieur.
encore une bouteille à la mer ...
et une souffrance unique à l'intérieur.
Et notamment à Voltuan et --o_o--, oui, vous m'avez fort bien perçu. Et oui encore, c'est bien d'écoute dont il s'agit. Merci de vos mots, vraiment...
Partie trop vite ma réaction... j'ajoute 2 points d'exclamation en fin de phrase... Et merci !
Mais bien sûr qu'il y ades vivants
05/09/08 à 12h05
Tout ce qui manque affreusement à nos sociétés pressés, heurtés, oublieuses, indifférentes...
Merci.
*****
Merci.
*****
ça me parle.
Bravo pour votre mental et la tendresse de cet écrit !
J'aime votre absence de jugement.
Je dois être à peu près dans le même corps de métier que vous
Je vous comprends.
Bien à vous Kaoll
Bravo pour votre mental et la tendresse de cet écrit !
J'aime votre absence de jugement.
Je dois être à peu près dans le même corps de métier que vous

Je vous comprends.
Bien à vous Kaoll
merci pour Chopin et Pollini
un vivant dans la salle?
§§§§§
je trouve superbe ton "je vous donne"..
je ne vais pas enchérir,d'autres le feront sans doute.
je ne vais pas enchérir,d'autres le feront sans doute.

Te réponds pendant que Chopin joue.
Suis stomaquée... Y'a 1010 vis sur la vidéo en question.
Que dire : j'adore ton lien. Il tombe on ne peut mieux !!
Suis stomaquée... Y'a 1010 vis sur la vidéo en question.
Que dire : j'adore ton lien. Il tombe on ne peut mieux !!
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Nocturne no. 8 op. 27 no. 2.
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Frédéric Chopin
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Maurizio Pollini
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http://minilien.com/?d59k5iRDxP
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Nocturne no. 8 op. 27 no. 2.
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Frédéric Chopin
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Maurizio Pollini
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http://minilien.com/?d59k5iRDxP
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pas facile de se rendre compte que la vie est une succession de solitudes.
Heureusement entre il y a des bonheurs passés et à venir..
Heureusement entre il y a des bonheurs passés et à venir..
04/09/08 à 21h24
on pense souvent que la vie est plus facile pour les autres, c'est lors d'électrochocs comme qu'on réalise la valeur des sentiments qu'on gaspille ...
que dire?
que je te comprends
que j'aime cette manière de nous dire, simple, naturelle
que je te comprends
que j'aime cette manière de nous dire, simple, naturelle
Merci de ta compréhension ! Non pas que j'allais mal mais il y a des situations comme cela, à la fois proches et loin de toi, qui t'atteignent
j'espère que cela va mieux...ces choses maintenant dites
parfois ils meurent, et notre peine est incommensurable.
Ce texte me rappelle la peine du docteur Bardamu à la mort du petit Bébert dans "Voyage au bout de la nuit" de Céline.
Ce texte me rappelle la peine du docteur Bardamu à la mort du petit Bébert dans "Voyage au bout de la nuit" de Céline.


Je réagis à ce commentaire en
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KAOLL
publié le 4 sept. 08