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« Centre de psychiatrie gériatrique », « Centre de jour ». Les lettres peintes à même le crépi bordent deux portes en verre, à chaque extrémité du pavillon.
Je la dépose devant le bâtiment oblong aux allures de bloc Lego, elle s’engouffre à l’intérieur. On est convenues qu’elle me rejoindra à la cafétéria quand la consultation sera terminée. J’ai devant moi deux à trois heures que je compte mettre à profit pour combler un peu du retard pris dans mon travail.
L’Hôpital psychiatrique cantonal est constitué de bâtisses de formes et de styles hétéroclites, disséminées dans un grand parc. De cet ensemble désordonné, émane cependant une certaine sérénité. Je rejoins la cafétéria en longeant les allées. J’admire la variété des plantations, la noblesse de la futaie, je me grise des effluves odoriférants qui me parviennent par vagues.
L’orage menace, un vent frais s’est levé mais je préfère rester dehors ; la terrasse est couverte sur toute sa surface d’une large dalle bétonnée soutenue par des piliers métalliques. J’installe mon ordinateur portable et je me lance aussitôt dans la rédaction d’un résumé qui n’exige de moi que peu d’attention. Mes doigts frappent machinalement sur le clavier, mon esprit capte des éclats de vies qui se jouent autour de moi.
« Tu m’as promis… Quand je t’ai appelé hier, tu m’as promis… » Un jeune couple est assis, non loin de moi. La femme débite sans fin le même reproche, comme une litanie. Son compagnon tente de se justifier « Je te les amènerai demain. Là, j’étais à la bourre… j’ai couru pour prendre le train, je voulais pas le rater. » Elle ne semble pas l’entendre « Hier tu m’as promis ! Quand je t’ai appelé, hier, tu m’as dit… » Il renonce, lui propose de marcher un peu. Ils se lèvent et s’éloignent. « Oui, mais tu m’as promis… Hier, quand je t’ai appelé, tu as promis… ». L’écho de leur voix se perd.
Soudain des cris résonnent, je lève la tête. À quelques dizaines de mètres, sur le chemin qui longe le pavillon des internements d’urgence, un groupe avance par saccades. Un homme d’allure juvénile accapare l’attention de tous. Il gesticule, glousse, ricane, gémit, s’assied par terre, trépigne, rejette d’un geste les mains qui se tendent vers lui, se relève enfin et se remet en marche. Ses compagnons le suivent, calquant le rythme de leurs pas sur chacune de ses lubies. Ceux-là ne viendront pas à la cafétéria.
« Bonjour, je m’appelle Georges. » Je ne l’ai pas vu approcher. Il se dresse devant moi. Grand, noir, le visage et les yeux ronds. « Bonjour, je m’appelle Georges, je peux m’asseoir là ? » Il désigne la chaise en face de moi. « Bonjour… Oui, bien sûr. »
Je pousse mes papiers, mon ordinateur, il s’assied. J’hésite à reprendre mon travail. Je sais qu’il va me parler, je ne suis pas certaine d’en avoir envie. Avant que j’aie décidé quoi que ce soit, il a repris la parole.
« Ici, je mange bien, je dors, j’ai un lit. En Suisse, on te donne ça. Je ne vois jamais ma famille. Mon papa, ma maman… Thérèse, Jean (suit une liste de prénoms), ils ont des enfants. Je connais pas les enfants de Thérèse. Je viens ici, je bois… (il me montre sa bouteille de soda), jamais d’alcool, tu sais. Je reste deux heures, après je rentre. Je vais faire une sieste, à quatre heures. J’écris, des fois, je reçois pas de réponse… »
Il parle sans discontinuer, d’une voix douce et légèrement empâtée. Il a cette diction particulière, modelée par la consommation régulière de psychotropes. Ses yeux me fixent, il ne cille pas. L’iris est étrangement clair, gris-bleuté, un peu voilé. Je crois qu’en dehors de ce lieu protégé, sous le regard halluciné de Georges je me sentirais mal à l’aise.
« Tous les jours, je viens, je bois… (Il désigne à nouveau la bouteille devant lui). Je reste deux heures. Si tu veux, demain on se voit. On peut se téléphoner. Elle a deux ou trois enfants, Thérèse ? Je ne sais pas… Et les autres ? Je ne sais pas non plus. J’ai écrit beaucoup, pas de réponse. Je mange bien, je dors, j’ai un lit. Tu dois faire attention. Certains hommes, ils ne sont pas toujours gentils, ils font semblant. Ils te donnent un rendez-vous, ils veulent te montrer leur chambre et tout de suite… Pourquoi vous voulez pas que je rencontre les enfants de Thérèse ? Je vois jamais mon papa, ma maman… Ma maman… Ma maman… Ma maman… Au Zaïre, c’est différent. L’homme il t’invite à boire un café, une fois. Après deux ou trois semaines, il t’invite encore. La femme, elle a pas l’impression que l’homme il veut quelque chose, tout de suite. Il attend, elle peut réfléchir. Il l’invite, elle peut dire oui, elle peut dire non. »
Notre conversation, plutôt son monologue dont je parviens parfois – rarement – à interrompre le flux, se poursuit ainsi. Les propos de Georges sont tantôt clairs, à l’image de ce jardin, tantôt décousus, comme les bâtiments qui nous environnent, discours toutefois centré sur le déroulement de ses journées, sa famille, les relations entre les femmes et les hommes.
Quand il quitte la table, il me tend la main en souriant et me dit « Merci. » Je me sens un peu coupable. Cet après-midi, n’ai-je pas ressenti plus de curiosité que d’empathie pour ces personnages me révélant de quoi est faite leur vie ?
Il me revient alors des images précises de journées passées à l’intérieur de prisons pour un projet dont je m’occupe. Enfermement physique, enfermement psychique, tous deux génèrent le même isolement morbide. Cependant, dans ces univers également clos, se nouent les fils de systèmes sociaux étranges et incompréhensibles pour les visiteurs, que les « pensionnaires », eux, intègrent pleinement. Comme si le cumul de leurs obsessions respectives leur permettait, au final, un langage commun. Et c’est bien ce qui me fascine dans cette immersion périodique de l’autre côté des murs, même si j’ai conscience que l’essentiel m’échappe, je peux du moins percevoir l’existence d’une réalité parallèle.
Ma réflexion est interrompue par son arrivée sur la terrasse. Elle est fatiguée, je le vois bien. Quand elle approche, mon ventre se serre, parce que je sais qu’ici, dans ce monde dont j’ai maintenant hâte de m’évader, elle a déjà sa place.
Louise
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Voici les 19 dernières réactions à ce commentaire
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c'est toujours un plaisi de te lire toi 
fait écho, frémit...
et coucou stefano !
les systèmes fermés sont ils moins anxiogènes que la pleine liberté ? est ce qu'on y circonscrit sa folie ou sa douleur ? on dirait que non. Ou que d'autres angoisses remplace les primitives.
super texte en tout cas, même si j'ai honte de ramener le propos à ça.
super texte en tout cas, même si j'ai honte de ramener le propos à ça.
de témoignage émouvant...
biz.
biz.
là où se créent de vraies amitiés !
là où la solidarité joue un role important !
certains psys sont formidables... d'autres moins !
merci de ton témoignage !
là où la solidarité joue un role important !
certains psys sont formidables... d'autres moins !
merci de ton témoignage !
Et qui me renvoie à mon univers quotidien, c'est vrai que l'hôpital psy est une micro société dont les codes et règles échappent à ceux qui ne sont pas dedans, mais c'est un monde parallèle au monde, qui respire et retrancrit différemment mais qui quand on comprend sur quelle tonalité il raisonne, est humain et vivant, même si la souffrane est là, omniprésente.
Erasme 1500 et quelques selon le calendrier, programme du bac. 80 % d'une génération.
Il aurait été dieu en personne, un travail en cours, un ordinateur, des effluves. "Désolée j'attends quelqu'un"
Encore une fois, littéraire.

Il aurait été dieu en personne, un travail en cours, un ordinateur, des effluves. "Désolée j'attends quelqu'un"
Encore une fois, littéraire.

21/05/09 à 23h26
alors qu'hier ma mère vient de rentrer à l'hosto, parce que sa tête... parce que non vriament, on peut plus la laisser seule... parce que...
"parce que je sais qu’ici, dans ce monde dont j’ai maintenant hâte de m’évader, elle a déjà sa place."
"parce que je sais qu’ici, dans ce monde dont j’ai maintenant hâte de m’évader, elle a déjà sa place."
il y a ceux qui ne parlent pas, ceux qui parlent de choses et d'autres, etc: tiens, on dirait un peu le "nôtre", version sédatée, non? Ce qui est ue bonne raison de ne pas s'y attarder (mais le "nôtre" n'est pas non plus bien sensé).
J'ai lu ça aujourd'hui, j'ai oublié où, mais en lisant ta culpabilité d'être curieuse plutôt que compatissante, tu m'y fais repenser.
Le fait est que tu as écouté ce mec. Pourquoi tu l'as fait, il n'en sait rien, pas plus que tu ne sais quel but il recherchait finalement - et à lire ses propos, ses intentions, sur la durée, sont probablement plus sombres qu'il n'en est conscient lui-même (mais j'extrapole)
Pas très assidu, je te connaissais plutôt en fantaisie, mais tu portes aussi superbien la gravité, Louise.
Le fait est que tu as écouté ce mec. Pourquoi tu l'as fait, il n'en sait rien, pas plus que tu ne sais quel but il recherchait finalement - et à lire ses propos, ses intentions, sur la durée, sont probablement plus sombres qu'il n'en est conscient lui-même (mais j'extrapole)
Pas très assidu, je te connaissais plutôt en fantaisie, mais tu portes aussi superbien la gravité, Louise.
Pause café à la cafet, une patiente vient me voir...
-Tu as de la chance toi, tu as de la visite !
Merci.


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louise_brooks
publié le 21 mai 09