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La mélancolie du charmeur
 La mélancolie du charmeur
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catégorie : création littéraire
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On entend le chant mélodieux de sa flûte résonner dans les couloirs. C’est une musique qui ne s’interrompt jamais, chaque nuit, jusqu’à l’aube, la mélopée. On dirait le souffle du musicien intarissable et bien des légendes courent sur lui. On dit qu’il serait un mage, qu’il aurait pactisé avec l’ombre.

Devant lui dansent des créatures de rêve qu’enveloppent à peine des saris ajourés. On devine des regards un peu absents, pourtant mis en lumière par un maquillage soigné et qui dardent la pénombre. Les étoffent flottent autour des corps, dansant autour de la danse, dévoilant parfois un bijou sur un ventre, et des peaux qui luisent d’une ardeur tremblante. Claires, brunes, mates, on dirait qu’ici danse la diversité du monde et toutes ses beautés. Ne jamais s’arrêter. Ni de faire chanter l’instrument, ni d’onduler sur les tapis richement brodés.

Ni lui ni elles ne doivent cesser le mouvement comme si le sort du Monde en dépendait. Elles ne dansent pas pour lui ces divines. Il n’a même pas le droit de croiser leur regard, juste jeter un coup d’œil régulièrement, rapidement, à la troupe qu’elles forment ensemble, pour vérifier que tous sont en rythme, et que la transe soit la plus belle possible. Lui c’était un charmeur de serpents. Les seuls peaux qu’il voyait luire devant ses yeux jusqu’alors étaient d’écailles. Et le regard de l’animal il devait s’en méfier car il est hypnotique. Ne jamais se laisser prendre par le balancement du serpent qui alors peut attaquer et tuer. Il était connu dans tout le pays pour être l’un des plus talentueux. On l’avait vu charmer jusqu’à dix serpents en même temps lors de fêtes de la mousson. Et toujours cette question quand au bout de plusieurs heures il n’avait toujours pas bougé, rien bu, rien mangé : « quel dieu des enfers lui prête souffle à celui-là qui commande aux serpents, les représentants du mal sur la Terre ? »

Et puis un jour des hommes sont venus pour lui. Ils sont descendu d’un 4x4 aux vitres noires. Leurs armes n’étaient pas des dagues traditionnelles, mais de celles qui crachent le feu des enfers avant qu’on ait rien vu venir. « Tu viens avec nous » avait lancé l’un d’eux en l’empoignant sous l’épaule. On lui avait juste laissé sa flûte entre les mains tandis qu’un autre abattait d’une balle en pleine tête son serpent et shootait dans le grand panier tressé devant quelques badauds ébahis. On l’avait emmené dans un palais. Un ancien palais de maharadjah devenu pour quelques millions de dollars la propriété des rêves d’un homme d’affaire douteux. Peut-être le descendant déchu et frustré d’un vieux prince de la province.

Jeté violemment au sol et avec, l’ordre intimé d’y rester, celui qu’on devinait être le maître des lieux était venu le voir. « Tu seras mon musicien d’amour » lui dit-il. « C’est toi qui fera danser mes femmes, toutes les nuits, jusqu’à ce qu’elles soient belles d’épuisement, d’abandon. La première qui s’effondrera sera celle de ma nuit. Mais attention à toi mécréant : tu ne les touches pas, tu ne leur parles pas ; ou bien tu es mort. Mais on dit que tu es déjà un peu dans la mort, en négoce avec elle, comme moi ! ». Et il éclata de rire. « Tu es à moi maintenant, comme le sont ces filles. Méfies-toi que je ne fasses pas de toi l’eunuque de mon harem ». Et il rit de nouveau. « Si ta musique est belle, elles seront belles. Tu es un charmeur, alors charme ! Du coucher du soleil à son lever, tu devras jouer, sans jamais t’arrêter, comprends-tu ? » répéta-t-il très menaçant. Tous le temps que mes femmes danseront, tout le temps que me fera l’amour celle qui aura été choisie, toi, c’est musique. Sinon… » Le charmeur ne broncha pas. Qu’y aurait-il eu à dire, à faire d’ailleurs ? Un geste à peine de l’autre et on aurait retrouvé son corps dans un fossé le lendemain matin.

Depuis ce jour il joue toutes les nuits sa musique lancinante, envoûtante et sans fin. Depuis mille nuits peut-être, il ne sait plus. Sous ses yeux, des filles sans doutes droguées donnent le plus beau d’elles-mêmes, le plus beau de la création. Lui jouit intérieurement du spectacle et retient les larmes qui montent chaque soir. Il a depuis longtemps compris que ces princesses ne sont reines que d’une nuit. Que celle qui faiblit la première devient l’élue du pervers. Qu’il lui faudra encore trouver l’énergie de contenter son geôlier jusqu’au petit matin. Il sait aussi qu’il ne la reverra pas, que personne ne la reverra jamais ; que la nuit suivante une autre fille enlevée quelque part sur la planète aura pris sa place, et qu’il devra jouer pour elle, jouer, jouer, jouer encore. Jouer toutes les nuits son ode funeste sinon funèbre avec sous les yeux, volés, les joyaux les plus précieux de la Terre, jouer, jouer encore cette douce et mélancolique mélodie, un charme jeté par un mage asservi…



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Voici les 18 dernières réactions à ce commentaire
 Date
Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
 09/07/09 à 15h32
profilperdu
 04/07/09 à 11h55

Mais si cet homme est un mage, doté du don de "charmer" les serpents - de surcroît, ne pourrait-il pas se servir de ce pouvoir pour "charmer" tout aussi bien l'Homme (dont "le maître des lieux corrompu") ?
A moins que le Maître des lieux détienne aussi un pouvoir qui neutralise celui du Mage ?
Ou, peut-être, le mage ignore-il son pouvoir dans sa totalité...son pouvoir inconscient ?
Ou est-ce son choix personnel et conscient d'être asservi ?

Car un mage asservi est un peu limité, non ?

Cette phrase : "...il devra jouer... jouer, jouer, jouer encore...", me fait penser à Sisyphe roulant (sans fin) son rocher.

Puis, dommage que le serpent soit la symbolique du Mal. Un certain choîx du mâle (encore une fois), qui sait ?


Bonne journée

 03/07/09 à 23h28
Je ne te connais qu'au travers de ton écriture... dans ta quête d'empathie que je retrouve souvent à te lire..

"Tu es à moi maintenant, comme le sont ces filles"

J'opte pour ce pauvre charmeur asservi.. mais en vie..
 03/07/09 à 22h47
...l'écho que je voudrais faire à vos réactions. Cette histoire est venue brusquement, de mes profondeurs (rires). J'y vois l'évocation d'un enfermement qui est assez universel, et peut-être l'évocation du fruit défendu, du jouisseur et de l'ermite. Oui si l'histoire est réelle alors elle est triste et dramatique bien sûr. Mais qui suis-je au fond dans la distribution des rôles ?
 03/07/09 à 16h06
Toujours plaisir à te lire... mais cette musique là... elle fait mal à l'intérieur..
mais moi ça me fait penser à ce que nous sommes tous ....
les serviteurs d'un système délétère ....

bon mais jdçmjdr hein ?
Mais aussi..

Tout ce que la séduction demande de maîtrise de soi quand le charmeur n'est que charmeur. J'imagine une corde posée su le sol juste devant lui et qu'il ne doit pas franchir, j'imagine ce qu'il reçoit de sensations sans le regard pourtant essentiel.

Un texte musical tout en mouvement, assez hypnotique... Merci de m'avoir emmenée dans cette danse des sens, Rougeazur.

 03/07/09 à 11h17
profilperdu
"la danse", "les mouvements" qui jamais ne s'arrêtent : j'ai pensé aussitôt à la regrettée Pina Bausch et ses danseurs ( Martha Graham, Maurice Béjart et tant d'autres ) mais également aux derviches tourneurs...A nos frères les arbres aussi qui dansent la nuit, le jour pour notre plus grand plaisir...!
Merci de ton texte...
 03/07/09 à 09h29
detchenlhamo
 03/07/09 à 08h19
morgane17
ça me rend triste
 03/07/09 à 07h01
La rançon de la gloire:une malédiction...
 03/07/09 à 04h33
 03/07/09 à 04h32
 03/07/09 à 04h32
 03/07/09 à 02h50