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On souligne souvent dans les commentaires sur Ford, en particulier sur ses westerns, la vigueur et le pittoresque des caractères, la chaleur des ambiances « rustiques », l’humanité souriante de son univers.
Chacun a en mémoire une des mémorables bagarres opposant John Wayne à Victor McLaglen, lequel incarne invariablement un sous-officier soulard et râleur.
On salue en général le souffle épique et généreux des meilleurs films du réalisateur irlandais, mais en rappelant qu’il y a chez lui une moindre conscience des moyens techniques mis en œuvre, et un propos moins intellectualisé que chez Hitchcock ou Welles par exemple.
Je voudrais ici nuancer cette vision, juste mais un peu réductrice, de l’œuvre de Ford.
La PRISONNIERE DU DESERT (1955), bien mieux décrit par son titre original The SEARCHERS (Les chercheurs), est sans doute l’un des films les plus à même de démontrer la force et la profondeur de l’inspiration fordienne. Et l’extrême lucidité de son propos moral.
Tout d’abord, le personnage d’Ethan (John Wayne) est l’un des héros les plus ambiguë et les plus sombres que le cinéma américain du Golden Age nous ait offert.
En contraste total avec son frère, brave fermier et père de famille, Ethan est un être brutal et asocial, à la marge de la légalité. Il incarne une forme limite du héros de western classique, qui n’existe que par l’action.
Le but de sa quête est des plus incertains : veut-il venger sa famille assassinée, libérer sa nièce, ou donner un sens à sa vie ..? Car d’où vient-il ? Quel est son but quand il rejoint la ferme de son frère ?
Et quel sens peut conserver une recherche qui dure d’aussi nombreuses années ? Que retrouvera t’il de l’enfant enlevée jadis par les comanches ?
L’évolution du personnage, aigri et désespéré, est telle qu’on ne sait pas, quand il retrouve enfin Debbie à la fin du film, s’il veut la sauver ou la tuer !
A ses côtés, le jeune Martin incarne au contraire une sorte de norme, celle de la justesse morale et, malgré sa jeunesse, de la sagesse face à la noire monomanie d’Ethan.
Ce dernier est bien le centre du film et les autres personnage de l’histoire sont des « fictions didactiques », éclairant par contraste la singularité d’Ethan.
La figure éminemment fordienne du révérend Clayton, prêtre et ranger, incarne ainsi doublement l’ordre et l’autorité, sur un plan moral et sur un plan social. La tension qui caractérise ses relations avec Ethan découle naturellement du statut indépendant que ce dernier revendique.
Le jeune Martin qui accompagne Ethan dans sa recherche est le jeune héros classique placé face au choix d’une vie : une vie d’aventure à ses côtés ou un mariage qui l’intégrerait à la communauté (enfant adopté ayant du sang indien, il fait lui aussi quelque peu figure d’isolé). Si au départ il admire et respecte son aîné, il est assez conscient pour ne pas suivre la même voie et s’oppose souvent à ses excès de violence. Il est le personnage auquel le spectateur s’identifiera le plus facilement.
Moses, le vieux fou, est au contraire une projection du danger qui guette peut-être Ethan dans plusieurs années. Esprit égaré par une vie de solitude et d’épreuves qu’on devine très dures, il n’aspire plus qu’à se balancer "dans son rocking chair », comme lui-même le répète à plusieurs reprises.
Au delà de la recherche de Debbie qui forme le corps principal du récit, plusieurs plans indiquent que le thème du film est autre. Le premier plan du film, caméra à l’intérieur de la ferme d’Aaron, nous montre Ethan à cheval approchant. Le dernier plan, presque identique, nous le montre de l’intérieur de la maison, s’éloignant, n’ayant ni changé ni rien gagné dans cette quête.
Le moment pivot du film , quand il retrouve enfin Debbie, est cadré d’une manière similaire : la caméra est tapie au fond d’une caverne dans la montagne, immobile, comme si elle attendait depuis le début du film cet instant de révélation. Debbie s’effondre au sol en entrant dans la caverne avant d’être saisie et soulevée à bout de bras par Ethan, comme on le ferait d’un tout jeune enfant ou d’un nouveau-né. Moyen aussi de suggérer qu’après sa vie chez les comanches, la jeune fille, contre toute attente, renait pour les siens.
Ces parallélismes formels suffisent à établir que le propos central du réalisateur réside dans une dialectique intérieur/extérieur, foyer/aventure, sécurité/danger, communauté/solitude, qui peut aussi bien se comprendre comme servitude/liberté.
Face à ce choix, Ethan persiste dans son attitude antérieure, il repart et refuse la règle commune, pour le meilleur ou pour le pire (la manière dont Ford nous le montre tout au long du film, accentuant de manière frappante dans certains plans la dureté de ses traits, fait plutôt pencher pour cette seconde éventualité).
THE SEARCHERS est ainsi un regard sur les dangers et les sacrifices qui attendent celui qui décide de choisir la liberté et de refuser la norme.
Il n’est pas certain que Ford ne voit pas là une forme de folie individuelle, mais il s’abstient de formuler aucun jugement explicite.
Là encore, le personnage de Martin forme un contraste didactique : on sait qu’une fiancée l’attend et que sa vie aventureuse au côté d’Ethan n’aura été qu’un épisode.
Si les scènes décrivant la petite communauté rurale avec sa galerie de personnages frustes et attachants sont bien présentes, on trouve aussi les traces d’une cruauté qui faire partie intégrante de l’univers de Ford, bien que rarement mise en avant.
Ainsi quand Ethan tire deux balles dans les yeux d’un indien mort, pour lui interdire l’accès au paradis des guerriers. Cruauté encore renforcée par les mimiques de Moses qui semble s’amuser de la scène.
cette dureté du regard, à la limite de l’inhumanité, porté sur certains personnages se rencontre ailleurs chez Ford.
Dans un film a priori aussi bon enfant que le CONVOI DES BRAVES, le clan de hors la loi qui rejoint la caravane est qualifié texto par un des héros de « serpents », et le réalisateur nous les dépeint explicitement comme une sorte de "harde" dont la solidarité est dictée par les considérations de survie les plus primaires. Ce sentiment 'avoir affaire à un groupe se situant hors de la norme humaine est encore renforcé par le fait qu'on ne sait jamais exactement quel est leur lien de parenté. L’un d’entre eux est une sorte de géant muet, et les autres simple d’esprit ou brute.
Dans THE SEARCHERS, la scène où les deux héros rencontrent de jeunes prisonnières à demi folles, venant d’être libérées des indiens par l’armée, est également d’une grande dureté.
Sur un plan technique, le sens narratif du réalisateur atteint ici une perfection et une économie rare : l’approche de la ferme par les comanches est suggérée uniquement au moyen de signes naturalistes : l’envolée de quelques oiseaux, un nuage de poussières, un hurlement de coyote, qui forment un tableau presque fantastique.
Le plan sur la fille aînée qui mort sa main pour ne pas hurler quand elle comprend ce qui va se passer témoigne aussi du sens du geste dramatique chez Ford.
Comme les grands chefs d’œuvres, THE SEARCHERS gagne à être vu et revu. C’est ainsi qu’on appréciera la qualité et la fluidité de la narration, la densité des cadrages, la justesse et la force des personnages, le rythme lent et majestueux du récit.
Chacun a en mémoire une des mémorables bagarres opposant John Wayne à Victor McLaglen, lequel incarne invariablement un sous-officier soulard et râleur.
On salue en général le souffle épique et généreux des meilleurs films du réalisateur irlandais, mais en rappelant qu’il y a chez lui une moindre conscience des moyens techniques mis en œuvre, et un propos moins intellectualisé que chez Hitchcock ou Welles par exemple.
Je voudrais ici nuancer cette vision, juste mais un peu réductrice, de l’œuvre de Ford.
La PRISONNIERE DU DESERT (1955), bien mieux décrit par son titre original The SEARCHERS (Les chercheurs), est sans doute l’un des films les plus à même de démontrer la force et la profondeur de l’inspiration fordienne. Et l’extrême lucidité de son propos moral.
Tout d’abord, le personnage d’Ethan (John Wayne) est l’un des héros les plus ambiguë et les plus sombres que le cinéma américain du Golden Age nous ait offert.
En contraste total avec son frère, brave fermier et père de famille, Ethan est un être brutal et asocial, à la marge de la légalité. Il incarne une forme limite du héros de western classique, qui n’existe que par l’action.
Le but de sa quête est des plus incertains : veut-il venger sa famille assassinée, libérer sa nièce, ou donner un sens à sa vie ..? Car d’où vient-il ? Quel est son but quand il rejoint la ferme de son frère ?
Et quel sens peut conserver une recherche qui dure d’aussi nombreuses années ? Que retrouvera t’il de l’enfant enlevée jadis par les comanches ?
L’évolution du personnage, aigri et désespéré, est telle qu’on ne sait pas, quand il retrouve enfin Debbie à la fin du film, s’il veut la sauver ou la tuer !
A ses côtés, le jeune Martin incarne au contraire une sorte de norme, celle de la justesse morale et, malgré sa jeunesse, de la sagesse face à la noire monomanie d’Ethan.
Ce dernier est bien le centre du film et les autres personnage de l’histoire sont des « fictions didactiques », éclairant par contraste la singularité d’Ethan.
La figure éminemment fordienne du révérend Clayton, prêtre et ranger, incarne ainsi doublement l’ordre et l’autorité, sur un plan moral et sur un plan social. La tension qui caractérise ses relations avec Ethan découle naturellement du statut indépendant que ce dernier revendique.
Le jeune Martin qui accompagne Ethan dans sa recherche est le jeune héros classique placé face au choix d’une vie : une vie d’aventure à ses côtés ou un mariage qui l’intégrerait à la communauté (enfant adopté ayant du sang indien, il fait lui aussi quelque peu figure d’isolé). Si au départ il admire et respecte son aîné, il est assez conscient pour ne pas suivre la même voie et s’oppose souvent à ses excès de violence. Il est le personnage auquel le spectateur s’identifiera le plus facilement.
Moses, le vieux fou, est au contraire une projection du danger qui guette peut-être Ethan dans plusieurs années. Esprit égaré par une vie de solitude et d’épreuves qu’on devine très dures, il n’aspire plus qu’à se balancer "dans son rocking chair », comme lui-même le répète à plusieurs reprises.
Au delà de la recherche de Debbie qui forme le corps principal du récit, plusieurs plans indiquent que le thème du film est autre. Le premier plan du film, caméra à l’intérieur de la ferme d’Aaron, nous montre Ethan à cheval approchant. Le dernier plan, presque identique, nous le montre de l’intérieur de la maison, s’éloignant, n’ayant ni changé ni rien gagné dans cette quête.
Le moment pivot du film , quand il retrouve enfin Debbie, est cadré d’une manière similaire : la caméra est tapie au fond d’une caverne dans la montagne, immobile, comme si elle attendait depuis le début du film cet instant de révélation. Debbie s’effondre au sol en entrant dans la caverne avant d’être saisie et soulevée à bout de bras par Ethan, comme on le ferait d’un tout jeune enfant ou d’un nouveau-né. Moyen aussi de suggérer qu’après sa vie chez les comanches, la jeune fille, contre toute attente, renait pour les siens.
Ces parallélismes formels suffisent à établir que le propos central du réalisateur réside dans une dialectique intérieur/extérieur, foyer/aventure, sécurité/danger, communauté/solitude, qui peut aussi bien se comprendre comme servitude/liberté.
Face à ce choix, Ethan persiste dans son attitude antérieure, il repart et refuse la règle commune, pour le meilleur ou pour le pire (la manière dont Ford nous le montre tout au long du film, accentuant de manière frappante dans certains plans la dureté de ses traits, fait plutôt pencher pour cette seconde éventualité).
THE SEARCHERS est ainsi un regard sur les dangers et les sacrifices qui attendent celui qui décide de choisir la liberté et de refuser la norme.
Il n’est pas certain que Ford ne voit pas là une forme de folie individuelle, mais il s’abstient de formuler aucun jugement explicite.
Là encore, le personnage de Martin forme un contraste didactique : on sait qu’une fiancée l’attend et que sa vie aventureuse au côté d’Ethan n’aura été qu’un épisode.
Si les scènes décrivant la petite communauté rurale avec sa galerie de personnages frustes et attachants sont bien présentes, on trouve aussi les traces d’une cruauté qui faire partie intégrante de l’univers de Ford, bien que rarement mise en avant.
Ainsi quand Ethan tire deux balles dans les yeux d’un indien mort, pour lui interdire l’accès au paradis des guerriers. Cruauté encore renforcée par les mimiques de Moses qui semble s’amuser de la scène.
cette dureté du regard, à la limite de l’inhumanité, porté sur certains personnages se rencontre ailleurs chez Ford.
Dans un film a priori aussi bon enfant que le CONVOI DES BRAVES, le clan de hors la loi qui rejoint la caravane est qualifié texto par un des héros de « serpents », et le réalisateur nous les dépeint explicitement comme une sorte de "harde" dont la solidarité est dictée par les considérations de survie les plus primaires. Ce sentiment 'avoir affaire à un groupe se situant hors de la norme humaine est encore renforcé par le fait qu'on ne sait jamais exactement quel est leur lien de parenté. L’un d’entre eux est une sorte de géant muet, et les autres simple d’esprit ou brute.
Dans THE SEARCHERS, la scène où les deux héros rencontrent de jeunes prisonnières à demi folles, venant d’être libérées des indiens par l’armée, est également d’une grande dureté.
Sur un plan technique, le sens narratif du réalisateur atteint ici une perfection et une économie rare : l’approche de la ferme par les comanches est suggérée uniquement au moyen de signes naturalistes : l’envolée de quelques oiseaux, un nuage de poussières, un hurlement de coyote, qui forment un tableau presque fantastique.
Le plan sur la fille aînée qui mort sa main pour ne pas hurler quand elle comprend ce qui va se passer témoigne aussi du sens du geste dramatique chez Ford.
Comme les grands chefs d’œuvres, THE SEARCHERS gagne à être vu et revu. C’est ainsi qu’on appréciera la qualité et la fluidité de la narration, la densité des cadrages, la justesse et la force des personnages, le rythme lent et majestueux du récit.
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Giorgioooo
publié le 7 juin 09