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Sagan et sartre, des moments magiques partagés...
 Sagan et sartre, des moments magiques partagés...
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catégorie : création littéraire
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Le dernier livre, je pense, de Françoise Sagan, édité en 1985 "Avec mon meilleur souvenir" où elle raconte, toujours avec l'humour et la dérision qui la caractérisent, des pages importantes de sa vie. Vie riche, émaillée par les rencontres qui ont le plus compté pour elle.
Ainsi, j'ai particulièrement apprécié la lettre d'amour qu'elle a adressée à Jean-Paul Sartre dans les derniers moments de son existence, alors qu'il était devenu aveugle...

Cher Monsieur,
Je vous dis "cher Monsieur" en pensant à l'interprétation enfantine de ce mot dans le dictionnaire :
"un homme quel qu'il soit". Je ne vais pas vous dire "Cher Jean-Paul Sartre", c'est trop journalistique, ni "Cher Maître", c'est tout ce que vous détestez, ni "Cher Confrère", c'est trop écrasant. Il y a des années que je voulais vous écrire cette lettre, presque trente ans, en fait, depuis que j'ai commencé à vous lire, et dix ans ou douze ans surtout, depuis que l'admiration à force de ridicule est devenue assez rare pour que l'on se félicite presque du ridicule. Peut-être moi-même ai-je assez vieilli ou assez rajeuni pour me moquer aujourd'hui de ce ridicule dont vous ne vous êtes, toujours superbement, jamais soucié vous-même.

Seulement, je voulais que vous receviez cette lettre le 21 juin, jour faste pour la France qui vit naître, à quelques lustres d'intervalle, vous, moi, et plus récemment Platini, trois excellentes personnes portées en triomphe ou piétinées sauvagement - vous et moi uniquement au figuré, Dieu merci - pour des excès d'honneur ou des indignités qu'elles ne s'expliquent pas. Mais les étés sont courts, agités et se fanent. J'ai fini par renoncer à cette ode d'anniversaire, et pourtant il fallait bien que je vous dise ce que je vais vous dire et qui justifie ce titre sentimental.

En 1950, donc, j'ai commencé à tout lire, et depuis, Dieu ou la littérature savent combien j'ai aimé ou admiré d'écrivains, notamment parmi les écrivains vivants, de France ou d'ailleurs. Depuis, j'en ai connu certains, j'ai suivi la carrière des autres aussi, et s'il en reste encore beaucoup que j'admire en tant qu'écrivains, vous êtes bien le seul que je continue à admirer en tant qu'homme. Tout ce que vous m'aviez promis à l'âge de mes quinze ans, âge intelligent et sévère, âge sans ambitions précises donc sans concessions, toutes ces promesses, vous les avez tenues. Vous avez écrit les livres les plus intelligents et les plus honnêtes de votre génération, vous avez même écrit le livre le plus éclatant de talent de la littérature française : Les Mots.
Dans le même temps, vous vous êtes toujours jeté, tête baissée, au secours des faibles et des humiliés, vous avez cru en des gens, des causes, des généralités, vous vous êtes trompé parfois, ça, comme tout le monde, mais (et là contrairement à tout le monde) vous l'avez reconnu chaque fois.
Vous avez refusé obstinément tous les lauriers moraux et tous les revenus matériels de votre gloire, vous avez refusé le pourtant prétendu honorable Nobel alors que vous manquiez de tout, vous avez été plastiqué trois fois lors de la guerre d'Algérie, jeté à la rue sans même sourciller, vous avez imposé aux directeurs de théâtre des femmes qui vous plaisaient pour des rôles qui n'étaient pas forcément les leurs, prouvant ainsi avec faste que, pour vous, l'amour pouvait être au contraire "le deuil éclatant de la gloire".
Bref, vous avez aimé, écrit, partagé, donné tout ce que vous aviez à donner et qui était l'important, en même temps que vous refusiez tout ce que l'on vous offrait et qui était l'importance.
Vous avez été un homme autant qu'un écrivain, vous n'avez jamais prétendu que le talent du second justifiait les faiblesses du premier ni que le bonheur de créer seul autorisait à mépriser ou à négliger vos proches, ni les autres, tous les autres.
Vous n'avez même pas soutenu que se tromper avec talent et bonne foi légitimait l'erreur. En, fait, vous ne vous êtes pas réfugié derrière cette fragilité fameuse de l'écrivain, cette arme à double tranchant qu'est son talent, vous ne vous êtes jamais conduit en Narcisse, pourtant un des trois seuls rôles réservés aux écrivains de notre époque avec ceux de petit maître et de grand valet. Au contraire, cette arme supposée à double tranchant, loin de vous y empaler avec délices et clameur comme beaucoup, vous avez prétendu qu'elle vous était légère à la main, qu'elle était efficace, qu'elle était agile, que vous l'aimiez, et vous vous en êtes servi, vous l'avez mise à la disposition des victimes, des vrais à vos yeux, celles qui ne savent ni écrire, ni s'expliquer, ni se battre, ni même se plaindre.
.....
Vous voici privé de vos yeux, incapable d'écrire, dit-on, et sûrement aussi malheureux parfois qu'on puisse l'être. Peut-être alors vous fera-t-il plaisir ou plus de savoir que partout où j'ai été depuis vingt ans, au Japon, en Amérique, en Norvège, en province ou à Paris, j'ai vu des hommes et des femmes de tout âge parler de vous avec cette admiration, cette confiance et cette même gratitude que celle que je vous confie ici.

Ce siècle s'est avéré fou, inhumain, et pourri. Vous étiez, êtes resté, intelligent, tendre et incorruptible.
Que grâces vous en soient rendues.

Cette lettre a été écrite en 1980.
Sagan et Sartre ne s'étaient pas revus depuis près de vingt ans. Ils avaient partagé quelques repas, vaguement contraints, avec Simone de Beauvoir.
Sartre, aveugle, se fit lire cette lettre et demanda à voir Sagan, à dîner avec elle en tête à tête. Elle alla le chercher à son appartement.
Elle le tenait par la main pour qu'il ne tombe pas, elle bagayait d'intimidation. Ils formèrent ainsi le plus curieux duo des lettres françaises.
C'était un an avant la mort de Sartre et ce fut là le premier d'une longue série de dîners...
Contrairement à ce qu'elle pensait, il ne s'est pas lassé de ses bafouillages et il n'en a pas eu assez de "l'espiègle Lili" comme il l'appelait...



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Voici les 18 dernières réactions à ce commentaire
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Rédacteur
 12/07/14 à 00h07
on trouve la version, lue par Françoise, facilement sur le net. Un délice
est précautionneusement entortillé dans une volute de délicatesse sans fin.
Délicieux à lire.
 27/07/12 à 08h53
lilianeandree200
et de vos réactions positives ou négatives concernant cette lettre pleine de délicatesse, de Françoise Sagan à Jean-Paul Sartre.
Cette délicatesse, cette gentillesse du coeur qu'avait Françoise Sagan...
Bonne journée sous le soleil.
Je vous embrasse.
 26/07/12 à 07h49
peponide
ces quelques lignes ne ressemblent pas tellement à Sagan...Mai on devient un peu concon lorsqu'on admire...
et je suis sûre que les deux le savaient bien...

mais j'ai bien aimé lire cette lettre
Hé, moi aussi...............M'excuse.............

 25/07/12 à 22h31
capucine37
Bonne lecture!

Bonne santé !

"Le train sifflera ....1fois vendredi "

mais pcc est là,alors à "BIENTOT"
 25/07/12 à 22h27
ton enthousiasme m'émeut !!!
glorieux!
Elle était excessive en tout ,sa générosité et ses caprices lui ont coutés chers ,peu s'en sont souvenus quels ques uns ont eut envers elle la meme noblesse !

Elle avait du talent et du coeur,pas si courant!
Elle a brulé sa vie avec sa grande passion ;sa Jaguar !
Elle a "vécu" sa vie au sens profond du verbe!

Un vrai personnage!

Merci Madame ,meme si je n'ai pas traité le sujet dans son intégralité,vous m"avez permis de parler de quelqu'un que j'aimais!

*****
 25/07/12 à 22h17

classe !
pas de faux semblant dans son attitude,elle avait naturellement cette allure !
Elle était généreuse ,trop ,hélas elle a brulé la chandelle par les deux bouts,c'était ce qu'elle voulait ,elle vécu ,écrit la vie qui l'interessait

l'argent,elle lui a donné la place qu'elle lui destinait ,ses amis n'ont pas tous eté reconnaissants,mais elle avait une attitude noble ,

Elle a assumè sa vie ,sa Jaguar deux betes qui se ressemblaient!

elles ont brulé leurs vies ensemble!

"Avec mon meilleur souvenir" ...

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Etait- ce une lettre d'amour ou d'admiration authentique?
Je pencherais pour la deuxième impression, en tous les cas , des lettres comme ça, on en lis plus tant que ça!!!!

Merci de cette découverte , de la part de F.Sagan, justement j'avais envie de relire Simone de Beauvoir, Sagan, Sartre.............
Je me suis empruntée cet après midi, de la la bibliothèque où je travaille, La force de L'âge" ............
Voilà j'ai voté!!!!
Très belle soirée à vous!!!
 25/07/12 à 20h25
lilianeandree200
rectificatif : cet épisode...
Premièrement, je n'aime pas qu'on encense quelqu'un en dénigrant les autres (alors que tant d'autres sont comme ci ou comme ça, vous au contraire, etc.). Elle écrit des généralités, sans grand intérêt, et après avoir lu cette lettre, on n'a rien appris sur Sartre. Du vide, du néant...Par contre, la sincérité de l'admiration de Sagan ne peut être mise en doute, et c'est ce qui a dû plaire à Sartre
 25/07/12 à 20h08
lilianeandree200
Certes, Sagan a dû, comme vous le dites si bien, idéaliser Sartre. Elle n'a retenu que les belles choses pour lesquelles elle l'a admiré.
J'ai lu la biographie de Sartre et de Simone de Beauvoir, vu le téléfilm à la télé. Pour lui, dans leur relation, il n'y avait aucun problème, sauf que le problème c'était lui... Qu'importe ! Si j'ai décidé de vous faire connaître cette épisode de la vie de Françoise Sagan, c'est en particulier, parce que j'ai trouvé ses propos touchants et que j'ai aimé sa prose, comme toujours, dans les quelques livres que j'ai lus d'elle.
Pourquoi nous l'as-tu proposée ? Apparemment, ça n'inspire pas grand-monde...Bon, je refais une partie de solitaire (non, ça ne veut pas dire que je me brique le coincoin) et je me casse
de jouer, de parfaire son propre personnage de Françoise Sagan (tout être célèbre crée son propre personnage, comme une oeuvre d'art). Leur amitié était sincère, je ne dis pas.
Mais il a aussi écrit des pièces de théâtre très ennuyeuses, des romans conventionnels, et a pu se montrer injuste et vache (Cf Bianca Lamblin et Camus). Sagan l'idéalise, (le sait-elle ? le sait-il ?) parce que, dans cette lettre, en partie, elle le crée (il faut croire qu'elle a besoin de cette idéalisation).