A Alger, notre insouciance reprenait des couleurs lorsque nous pique-niquions sur le balcon de l’hôtel avec des dattes et des figues ; mieux encore, en dégustant à la Rampe de la Pêcherie l’espadon frais ou en découvrant la subtilité de la pastilla dans un petit restaurant à l’étage d’une maison verte, juste à l’entrée de la casbah. Souvent, nous prenions un verre au bar de l’Aletti, l’ancien hôtel culte de l’Algérie Française ; dans une ambiance de demi-soldes et de conspiration, beaucoup affichaient des airs mystérieux. Lorsqu’il nous croisait, un familier des lieux, précédemment rencontré, ne manquait jamais de nous adresser deux trois phrases sibyllines ou, pour le moins, un clin d’œil voulu significatif ; masquant une amorce de fou-rire, Bertrand et moi échangions un bref regard narquois et complice, souvenir du temps où nous réunissait une pareille vivacité à saisir les travers de notre entourage et nous en moquer.
Etudiant, j’avais été partisan de l’Algérie Française, cause discutable transfigurée en aventure romanesque par mon attirance pour les combats perdus, les personnages hors-normes et ma rêveuse nostalgie de l’Empire colonial colorié en rose dans mon atlas de collégien amoureux de l’Histoire.
De 1958 à 1962, Alger, si étrangère à mon univers, était devenu la ville où, de manipulations en complots et émeutes, se décidait l’avenir d’une France mythique, celle qui m’accompagnait lorsque les soirs d’hiver je traversais le quartier médiéval de ma ville pour rejoindre la Faculté de Droit. L’atmosphère mystérieuse des rues obscures et désertes, l’aura émanant des vieilles façades absorbaient le présent. Un Moyen-Age fervent remontait du fond des siècles. Je marchais, heureux, dans une exaltation qui me coupait du monde. Un jour, je vivrais dans l’une de ces belles maisons. Le soir, sous le haut plafond d’une riche bibliothèque, dans l’odeur des livres reliés, savourant de grands vins et de vieux alcools, je philosopherais avec mes amis. Quand je quittais la Fac, la réalité triviale reprenait le dessus. Car là était le paradoxe. Dans ce Moyen-Age éclos de ma sensibilité, j’eusse été un manant. Les émeutes et complots algérois, dont une part de moi, incapable de s’en désencombrer la mémoire, regrettait encore l’échec, eussent aboutis à l’instauration d’un régime qui m’aurait sans doute bien peu convenu.
Cela ne m’avait valu que d’être conduit, un frais matin du printemps 1962, dans les bureaux de la DST, par deux inspecteurs venus me dans une 403 noire de service. La fouille de ma chambre n’avait rapporté pour seul butin que le paquet de prospectus de l’OAS-Métro, remis quelques jours plus tôt par un vague copain, que je ne m’étais pas encore résolu à distribuer dans les boîtes aux lettres. Relâché après un interrogatoire civil, j’avais le soir même aperçu à la Concorde le grand garçon blond, soupçonné de tenir un rôle important dans l’organisation, sur lequel avait porté l’essentiel de mon interrogatoire ; fier de ne pas avoir cité son nom, je l’avais alerté de la menace pesant sur lui, ce dont il paraissait déjà informé. « Pourquoi vous êtes-vous impliqué là-dedans ? », s’étaient étonnés les inspecteurs, en me relâchant.
Dans Alger, deux capitales semblaient superposées. La coloniale et l’indépendante. L’ancienne tenait bon, contenant, tel un ouvrage d’art, un fleuve en crue, la poussée de la nouvelle, portée par la victoire. Je retrouvais ses traces, sur le Forum, dans les anciennes rues Michelet et d’Isly, aux alentours de la Faculté. Et si je m’intéressais à la nouvelle réalité algérienne, c’est avec appréhension que j’aventurais ma silhouette blonde dans les ruelles de la Casbah.
L’absence d’hostilité apparente envers la France m’étonnait ; moins de dix ans après une guerre meurtrière, la victoire semblait avoir effacé haine et rancœurs. Les chauffeurs de taxi, après que leur avais répondu ignorer l’Algérie « d’avant », se montraient curieux de connaître mon opinion sur celle d’aujourd’hui. Malgré les difficultés présentes, non niées, ils ne regrettaient pas le passé, fiers de leur indépendance. En même temps, un lien fort subsistait avec la France ; beaucoup évoquaient Bab el Oued, l’anisette, les merguez et les Pieds Noirs. Ils m’assuraient regretter le départ de ceux-ci : « au lieu de se précipiter, ils auraient dû attendre, voir comment la situation évoluait ; petit à petit, ils se seraient habitués au changement et à la fin on aurait tous vécus ensemble sans problème. » Ils paraissaient sincères ; peut-être auraient-ils aimé prouver de visu aux anciens colonisateurs leur capacité à diriger leur pays - et leur manière de réagir, de plaisanter, rappelait souvent celle des pied-noirs.
Cela nourrissait un regret fantasmatique. La Méditerranée, la casbah, le centre haussmannien, les rues tout en virages qui dégringolent des collines, le port : avec de la chance et de l’intelligence, Alger aurait pu devenir un San Francisco à la française, plus colorée, chaleureuse, ardente. Mais en Histoire les regrets sont vains, ce qui n’a pas eu lieu ne pouvait se faire.
Etudiant, j’avais été partisan de l’Algérie Française, cause discutable transfigurée en aventure romanesque par mon attirance pour les combats perdus, les personnages hors-normes et ma rêveuse nostalgie de l’Empire colonial colorié en rose dans mon atlas de collégien amoureux de l’Histoire.
De 1958 à 1962, Alger, si étrangère à mon univers, était devenu la ville où, de manipulations en complots et émeutes, se décidait l’avenir d’une France mythique, celle qui m’accompagnait lorsque les soirs d’hiver je traversais le quartier médiéval de ma ville pour rejoindre la Faculté de Droit. L’atmosphère mystérieuse des rues obscures et désertes, l’aura émanant des vieilles façades absorbaient le présent. Un Moyen-Age fervent remontait du fond des siècles. Je marchais, heureux, dans une exaltation qui me coupait du monde. Un jour, je vivrais dans l’une de ces belles maisons. Le soir, sous le haut plafond d’une riche bibliothèque, dans l’odeur des livres reliés, savourant de grands vins et de vieux alcools, je philosopherais avec mes amis. Quand je quittais la Fac, la réalité triviale reprenait le dessus. Car là était le paradoxe. Dans ce Moyen-Age éclos de ma sensibilité, j’eusse été un manant. Les émeutes et complots algérois, dont une part de moi, incapable de s’en désencombrer la mémoire, regrettait encore l’échec, eussent aboutis à l’instauration d’un régime qui m’aurait sans doute bien peu convenu.
Cela ne m’avait valu que d’être conduit, un frais matin du printemps 1962, dans les bureaux de la DST, par deux inspecteurs venus me dans une 403 noire de service. La fouille de ma chambre n’avait rapporté pour seul butin que le paquet de prospectus de l’OAS-Métro, remis quelques jours plus tôt par un vague copain, que je ne m’étais pas encore résolu à distribuer dans les boîtes aux lettres. Relâché après un interrogatoire civil, j’avais le soir même aperçu à la Concorde le grand garçon blond, soupçonné de tenir un rôle important dans l’organisation, sur lequel avait porté l’essentiel de mon interrogatoire ; fier de ne pas avoir cité son nom, je l’avais alerté de la menace pesant sur lui, ce dont il paraissait déjà informé. « Pourquoi vous êtes-vous impliqué là-dedans ? », s’étaient étonnés les inspecteurs, en me relâchant.
Dans Alger, deux capitales semblaient superposées. La coloniale et l’indépendante. L’ancienne tenait bon, contenant, tel un ouvrage d’art, un fleuve en crue, la poussée de la nouvelle, portée par la victoire. Je retrouvais ses traces, sur le Forum, dans les anciennes rues Michelet et d’Isly, aux alentours de la Faculté. Et si je m’intéressais à la nouvelle réalité algérienne, c’est avec appréhension que j’aventurais ma silhouette blonde dans les ruelles de la Casbah.
L’absence d’hostilité apparente envers la France m’étonnait ; moins de dix ans après une guerre meurtrière, la victoire semblait avoir effacé haine et rancœurs. Les chauffeurs de taxi, après que leur avais répondu ignorer l’Algérie « d’avant », se montraient curieux de connaître mon opinion sur celle d’aujourd’hui. Malgré les difficultés présentes, non niées, ils ne regrettaient pas le passé, fiers de leur indépendance. En même temps, un lien fort subsistait avec la France ; beaucoup évoquaient Bab el Oued, l’anisette, les merguez et les Pieds Noirs. Ils m’assuraient regretter le départ de ceux-ci : « au lieu de se précipiter, ils auraient dû attendre, voir comment la situation évoluait ; petit à petit, ils se seraient habitués au changement et à la fin on aurait tous vécus ensemble sans problème. » Ils paraissaient sincères ; peut-être auraient-ils aimé prouver de visu aux anciens colonisateurs leur capacité à diriger leur pays - et leur manière de réagir, de plaisanter, rappelait souvent celle des pied-noirs.
Cela nourrissait un regret fantasmatique. La Méditerranée, la casbah, le centre haussmannien, les rues tout en virages qui dégringolent des collines, le port : avec de la chance et de l’intelligence, Alger aurait pu devenir un San Francisco à la française, plus colorée, chaleureuse, ardente. Mais en Histoire les regrets sont vains, ce qui n’a pas eu lieu ne pouvait se faire.
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Voici les 17 dernières réactions à ce commentaire
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Titre (cliquez pour lire)
Rédacteur
06/09/08 à 22h50
illusions?
06/09/08 à 20h57
je n'aime pas non plus les clichés, les amalgames idiots et caricaturaux.
Il aurait fallu que tu viennes faire un tour à Bab el Oued pour voir les français comme il se faisait servir, avec une pièce ou deux pour 4 à 6 personnes, sans salle de bain (ils se lavaient à l'évier de la cuisine) et les chiottes sur le palier à la même enseigne que leurs frères arabes ...
Le soir, ils tendaient des rideaux pour séparer les "chambres".
Moi Je n'ai pas vécu cette vie, mais j'allais souvent avec mes parents dans ce quartier où nous avions des gens que nous aimions. Mes parents n'étaient pas des colons, mais des gens qui bossaient pour gagner leur vie, comme l'immense majorité des pieds-noirs d'Algérie ...
Ceci dit, je dis ça, mjdr - c'est pas pour justifier, juste parce que je n'aime pas la pensée réductrice
Le soir, ils tendaient des rideaux pour séparer les "chambres".
Moi Je n'ai pas vécu cette vie, mais j'allais souvent avec mes parents dans ce quartier où nous avions des gens que nous aimions. Mes parents n'étaient pas des colons, mais des gens qui bossaient pour gagner leur vie, comme l'immense majorité des pieds-noirs d'Algérie ...
Ceci dit, je dis ça, mjdr - c'est pas pour justifier, juste parce que je n'aime pas la pensée réductrice
ainsi chère Leopoldune
Camus, de gauche, avait aussi la nostalgie de l'Algérie française, on ne contrôle pas la nostalgie. "On dirait le sud...on aurait pu vivre plus d'un million d'années, et toujours en été".
l'utopie française était belle et bien là aux dernières élections présidentielles
http://sarkostique.over-blog.com/
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06/09/08 à 09h54
Je ne pense pas que les algériens s'en fichent. Les pieds-noirs communistes de Bab el oued ne vivaient pas en roitelets, seuls quelques riches colons.
facile pour les française de quitter leur chère Algérie où ils vivaient comme des petits seigneurs servis comme des roitelets
cependant, le mari d'une amie, Algérien, m'a dit un jour qu'il ne pourrait jamais plus remettre les pieds en Algérie pour différentes raisons... que vous pouvez imaginer. c'est un pacifiste
cependant, le mari d'une amie, Algérien, m'a dit un jour qu'il ne pourrait jamais plus remettre les pieds en Algérie pour différentes raisons... que vous pouvez imaginer. c'est un pacifiste
surtout quand ils sont bien écrits...
d'oranges et de brochettes. 5.
ces romans de souvenirs de droite.
et puis ces fantasmes de ahlala c'était mieux avant hein. un peu comme les "la guerre d'algerie avait été gagnée militairement".
heureusement, la casbah, el biar, bab el oued, les trois bananes, et l'oued elarrach sans parler des algeriens en masse, s'en tapent, eux.
et puis ces fantasmes de ahlala c'était mieux avant hein. un peu comme les "la guerre d'algerie avait été gagnée militairement".
heureusement, la casbah, el biar, bab el oued, les trois bananes, et l'oued elarrach sans parler des algeriens en masse, s'en tapent, eux.
ce texte
Ce pays, son histoire et certains de ses habitants m'ont marqué à jamais, sans doute pour le pire et le meilleur 
Je me souviens d'Alger, le port, le parc de galland, le palais d'été, les arcades et Bab el Oued où on mangeait la meilleure calentita du monde !
Mon grand-père s'appelait Kader, nous n'avions pas les liens du sang, mais ceux du coeur. Je ne suis jamais allée sur sa tombe à Cherchell

Je me souviens d'Alger, le port, le parc de galland, le palais d'été, les arcades et Bab el Oued où on mangeait la meilleure calentita du monde !
Mon grand-père s'appelait Kader, nous n'avions pas les liens du sang, mais ceux du coeur. Je ne suis jamais allée sur sa tombe à Cherchell
05/09/08 à 22h53
le pathos.... qui donne tant d'élans vains !
ma colère est ailleurs, la vôtre est molle à mon goût
ma colère est ailleurs, la vôtre est molle à mon goût
je sens que ça va m'énerver
je me retire cash
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gadjoalone
publié le 5 sept. 08